Alain patrice Nganang: «Les peuples ont perdu leur innocence»

Par | Cameroon-Info.Net
Lille - 06-Aug-2002 - 08h30   8453                      
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Depuis Mongo Beti, la scène littéraire camerounaise paraît déserte, orpheline de voix capables de donner l’écho à la température du pays, au-delà de tout esprit partisan. Ils sont pourtant nombreux qui écrivent, écrivent même très bien , et se signalent par un esprit de rupture d’avec les modes du moment.
Alain Patrice Nganang est de ceux-là. Né en 1970 à Yaoundé, il enseigne la littérature en Pennsylvanie. Son recueil de poèmes Elobi le faisait tenir, à dix-sept ans, pour un auteur aux très belles promesses. Son premier roman, La promesse des fleurs n’ a en rien démenti les pronostics des observateurs. Temps de chien, son dernier roman, paru aux éditions Le Serpent à plumes, lui a valu le prix Marguerite Yourcenar. La liberté de parole qu’on lui connaît depuis toujours ressort de cette rencontre avec lui. Quelle place la poésie occupe-t-elle dans votre écriture? Tout d’abord, je pense que la poésie c’est la parole première, c’est le verbe à son origine même, le souffle immédiat. En tant qu’écrivain, mon ambition est de dire les choses sans ambages, de restituer sa valeur au langage des personnes dont je raconte l’histoire, en quelque sorte, de donner un sens à la poésie vivante de leur vie. La poésie se trouve donc au commencement même de mon écriture. C’est vrai, comme tout le monde un peu, j’ai commencé par écrire des poèmes. Plus important cependant est que dès le début, j’allais lire mes poèmes à la radio, à une émission, je m’en souviens encore, qui s’appelait ‘Roue Libre’, animée par Lucien Mamba, et qui passait tous les jours à onze heures. Ce pas vers la radio, je l’ai fait, influencé, je crois, non seulement par des amis qui étaient des accros de la lecture de poèmes sur les antennes, mais surtout sous l’influence d’une autre émission qui passait, elle, vers dix-sept heures, et où les poèmes de nos classiques, Senghor, Rabemananjara, Tchicaya, étaient déclamés. Dès le début donc, la poésie pour moi était parole dite, et aussi parole qui s’écoute, qui s’entend. C’est d’ailleurs pourquoi aujourd’hui, je lis tous mes textes à haute voix, même quand ce sont des romans. Vous avez rapproché Brecht de Wole Soyinka dans un essai. Quelles similitudes leur trouvez-vous? Oublions le fait que cet essai était avant tout un exercice académique. J’ai découvert trop tard, j’avais déjà plus de vingt ans, que l’écriture n’était pas seulement une passion pour le verbe, l’expression d’un certain talent, et même une mesure de l’intelligence, mais surtout et avant tout une arme qui pouvait être mise au service de la défense de cette valeur fondamentale qu’est l’humanité. Ce sont les écrivains Bertolt Brecht et Wole Soyinka, qui me l’ont soufflé au cours de mon travail de maîtrise et de doctorat. Et aujourd’hui, si de tous les livres que j’ai lus, on me demandait de retenir deux phrases essentielles, deux phrases seulement, je prendrais d’une part la phrase de Wole Soyinka qui dit, et je traduis avec mes propres sentiments: " l’homme meurt en tous ceux qui se taisent devant la tyrannie". Pour moi si cette phrase était inscrite à l’entrée de nos Républiques, nous aurions déjà fait un pas vers notre bonheur, qui bien sûr est fondé sur notre liberté. La deuxième phrase est malheureusement tout un poème de Bertolt Brecht, un poème qu’il a adressé à la postérité, et dont je traduirais quelques lignes seulement, de la manière suivante: " Nous vivons un temps bien sombre! Quel est donc ce temps en lequel un propos sur des fleurs est un presque un crime, parce qu’il silence tellement de lâchetés!" Voilà, je crois, ce que j’ai trouvé en Soyinka et Brecht. Un profond humanisme donc, une conviction que la parole pouvait être effective, mais aussi une certitude que l’écriture est enracinée dans le présent, dans le concret, dans la boue même de nos vies, que l’écrivain avait un devoir qui est celui de ne pas se taire, parce que son silence est un crime. Ecrirez-vous pour le théâtre un jour? Je le fais déjà, mais pas beaucoup. Ceci pour parler de la langue de vos romans: elle s’approche beaucoup du parler populaire camerounais… J’inscris mon écriture dans le présent concret du Cameroun, dans le présent immédiat d’une ville, Yaoundé, et même plus loin, de quelques quartiers de ce Yaoundé-là. La sincérité veut que je transpose dans mes romans le langage des quartiers dont je parle, car je travaille sur une cartographie littéraire de Yaoundé. Pourtant ce n’est pas un besoin d’authenticité qui me pousse, non, je voudrais certes faire un état des lieux des rêves, des espoirs, des idées, des intentions, des vies, des échecs, des lâchetés d’une certaine époque de l’histoire du Cameroun, et de l’Afrique, s’entend; je voudrais également montrer où naissent les multiples violences qui se sont saisies de notre histoire. N’est-il pas faramineux combien il est facile de perdre sa vie dans nos pays? Il suffit parfois de se retrouver dans un marché et d’avoir quelqu’un qui crie " au voleur " au-dessus de votre tête! Juste une erreur de langage, et c’est fini! Une question suffit pour être jeté en prison et pour y passer un an: juste un point d’interrogation à la fin d’une phrase! C’est triste également de se rendre compte de ce que vaut la vie d’un Africain ou d’une Africaine, d’abord pour les Africains eux-mêmes, et bien sûr, ensuite, pour les autres. C’est faramineux de se rendre compte que notre vie a été dévaluée terriblement, y compris à nos propres yeux! Utiliser le langage des rues de Yaoundé, comme je le fais dans mes deux premiers romans, c’est donc essayer aussi de montrer comment les structures de dévaluation de notre vie se sont inscrites dans l’intimité même de nos phrases, et là c’est, je crois, aussi un problème philosophique, car essayons donc de réfléchir un peu sur cette phrase que l’on entendrait sans aucune retenue dans les rues du Cameroun: " Tu vaux même quoi-é?" L’histoire récente de l’Afrique, les génocides, le naufrage des oppositions, etc. nous a montré que les peuples ont perdu leur innocence. En prenant le langage des rues, je voudrais retrouver dans les structures des phrases que nous construisons, les mécanismes de notre propre asservissement; je voudrais retrouver les engrenages avec lesquels nous sabordons nous-mêmes toute possibilité d’alternative réelle. Au fond, un enfant qui pend un chien n’est-il pas un tyran en puissance? Le regard du chien pour une critique sans réserve du monde des hommes, ou pour mieux leur crier son amour blessé? Je travaille sur un tryptichon de Yaoundé, où la question fondamentale est: "qu’est-ce qu’un homme?" Une autre variation de la même question est: "où est l’homme?", ce qui fait que mon projet d’écriture est une quête. Mes deux romans, La Promesse des Fleurs et Temps de Chien sont donc deux points de vue pris pour poser la même question. Le premier roman avait comme sujet la naissance de l’homme, dans la puberté, mais lui aussi essayait de trouver une réponse à la question de l’humain. Soumi n’ga et ses complexes, et ses rêves, et sa première éjaculation, et ses fantasmes, et puis Soumi n’ga et son coup de fusil pour sauver une illusion incestueuse; avec tout cela, je voulais voir comment un homme naît dans ce que nous appellerions un enfant. Dans Temps de Chien au contraire, le point de vue du chien est l’extériorité totale, parfaite, je dirais, car autant les hommes ne veulent jamais être traités de chiens, autant le chien de mon roman, Mboudjak, estime insultant d’être pris pour un homme. Cette frontière lui permet de bien scruter les hommes, de les analyser, de les décortiquer, d’aller sans peur de se salir à leur recherche. Parfois, il désespère, au début du roman surtout, il désespère vraiment, et puis il évolue dans sa quête, il se promène dans la ville, Yaoundé, et il voit beaucoup de spécimens d’hommes, il les juge sans tergiverser, et à la fin il découvre soudain cet homme-là. Le roman est donc une quête, la recherche d’une réponse à une question posée, dans l’histoire, dans l’actualité même de la vie au Cameroun. Je ne le vois pas comme une déclaration d’amour, mais comme un infinie interrogation, un infini aboiement, la recherche effrénée de la réponse à une seule question. Vous avez publié une tribune accusant l’embrigadement des littératures africaines. Vivant aux Etats-unis, est-ce particulier à la France, à l’Europe (vous connaissez très bien l’Allemagne)? Je ne sais pas s’il faut accuser la France, ou alors l’Allemagne, ou même les Etats-unis, vraiment, je ne sais pas. Moi, dès le jour où j’ai trouvé le courage de dire que je suis écrivain, je me suis retrouvé aussitôt, même sans le vouloir, dans un corps qui s’appelle "un écrivain africain". Or, être un écrivain africain, aujourd’hui, qu’on le veuille ou pas, cela implique beaucoup de choses, je m’en suis rendu compte entre-temps, cela implique entre autres, comme le dit si justement Achille Mbembe, qu’on écrive cette Afrique-là, à partir d’une faille, dans les institutions européennes ou américaines. Que ce soient des maisons d’édition, que ce soient des universités, que ce soient des prix littéraires, que ce soient des festivals, que ce soit même le public, la situation veut que l’on parle à partir d’une tribune qui n’a en définitive pas été élaborée pour nous. De l’autre côté, nous avons des images pernicieuses comme Dambudzo Marechera mourant dans les rues de Harare, la capitale de son propre pays, sans domicile fixe, nous avons Mongo Beti molesté par la police dans les rues de Yaoundé qui auraient dû fêter son installation chez lui, nous avons un Wole Soyinka condamné à mort, ou encore Ken Saro-Wiwa, Jack Mapanje jeté en prison, etc. Même si le siège de l’écrivain africain n’est confortable nulle part, même s’il ne lui était pas destiné, je pense que celui-ci doit pouvoir au moins négocier sa liberté, car nous en sommes là, surtout dans la littérature francophone, en sauvegardant au moins sa dignité. C’est bien cette dignité seule qui, dans notre situation nous permet encore de nous faire respecter, et même qui nous permet d’être pris au sérieux. Malgré la masse de livres qui s’accumule tous les jours, malgré l’obligation plutôt éditoriale d’avoir une prise de parole africaine sur les drames de l’Afrique, rien ne devrait être forcé, encore moins acheté, car alors tout ne serait que poèmes, articles, livres de circonstance. Or l’écriture naît, je crois, d’une certaine urgence. Et en plus, il y a des limites qu’on dépasse souvent trop vite, dans la précipitation de l’action à tout prix. Un génocide ne peut pas être pris avec autant de légèreté. Si des écrivains africains n’ont rien dit après le génocide du Rwanda, peut-être ont-ils été laissés sans voix, pourquoi les embarquer dans un avion, leur payer le séjour, leur donner des contrats, etc., pour leur arracher enfin une parole? Et puis, d’ailleurs, j’en suis convaincu, aucun Africain n’a besoin de faire le voyage de Kigali pour savoir ce qu’est un dispositif génocidaire. Chacun de nous, sincèrement, n’a qu’à se promener dans les rues de son propre pays, au Tchad, au Burkina Faso, au Congo, etc., chacun n’a qu’a écouter la violence des propos de son propre voisin. Ce n’est pas la vision en rapproché d’un crâne pourfendu à la machette qui fait devenir humain, mais la sensibilité par rapport à la stupéfiante banalité de la violence dans le quotidien de chez nous. Par rapport aux drames de l’Afrique, les écrivains africains n’ont pas le droit de devenir des voyeurs. Les Etats-unis sont-ils la terre rêvée pour un Africain qui aurait comme vous de solides références universitaires? Je suis certes installé aux Etats-Unis, mais la terre de mes rêves c’est l’Afrique, pas nécessairement le Cameroun, car j’y ai déjà passé vingt-deux ans. Vraiment, la terre de mes rêves, c’est l’Afrique. Propos recueillis par Ada Bessomo.
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