Cameroun - Hommage au Cardinal Tumi/Pr Jean Tabi Manga (recteur honoraire): «Ses prises de position courageuses en faveur du retour au fédéralisme comme forme de l'Etat qui convient au Cameroun en référence au pluralisme démocratique ambiant ne favorisaient pas une lecture intelligible de sa pensée faite de fermeté et de nuances subtiles»

Par Béatrice KAZE | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 09-Apr-2021 - 13h50   4974                      
1
Pr Tabi Manga Archives
L’ancien recteur de l’université de Yaoundé II-Soa a, dans une tribune publiée dans Le Messager de ce vendredi 9 avril 2021, salué l’engagement pastoral, social et politique de l’unique cardinal camerounais décédé le 3 avril 2021 à Douala des suites de maladie.

Monseigneur Christian Tumi, décédé le 3 avril 2021 à Douala à l’âge de 90 ans, sera inhumé le 20 avril 2021. En attendant le début de ses obsèques, de nombreuses personnalités continuent de rendre hommage à cet apôtre de la paix.

Pour le Pr Jean Tabi Manga, Recteur honoraire et membre du Comité Central du RDPC, l’engagement du défunt prélat «dans le champ social et politique, au-delà de certaines de ses colères et outrances verbales inattendues, n'était pas celui d'un membre d'un parti politique. Mais bien celui d'un évaluateur exigeant de notre vie sociale et politique à l'aune de l'enseignement christique en qualité d'apôtre. Cette attitude contradictoirement subtile et forte dans son apparence a dérouté bon nombre de nos concitoyens».

Au plus fort de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, Mgr Tumi n’avait jamais caché ses positions en faveur d’un retour au fédéralisme. A ce sujet, l’ancien recteur de l’université de Yaoundé II-Soa pense que «ses prises de position courageuses en faveur du retour au fédéralisme comme forme de l'Etat qui convient au Cameroun en référence au pluralisme démocratique ambiant ne favorisaient pas une lecture intelligible de sa pensée faite de fermeté et de nuances subtiles».

Ci-dessous, l’intégralité de sa tribune:

Par Pr Jean TABI MANGA*

Mgr Tumi, comme tous les prélats africains à l'instar de Mgr Zoa, Mgr Ndongmo.... qui firent du Concile Vatican II leur référence intellectuelle, philosophique, théologique et pastorale, fut marqué profondément par l'ecclésiologie sociale en s'inspirant de l'Encyclique du Pape Léon XIII (Rerum novarum), et des encycliques et autres textes de Jean-Paul II (Centes imus annus, Sollicitudo rei socialis) qui l'a créé Cardinal. Son engagement dans le champ social et politique, au-delà de certaines de ses colères et outrances verbales inattendues, n'était pas celui d'un membre d'un parti politique. Mais bien celui d'un évaluateur exigeant de notre vie sociale et politique à l'aune de l'enseignement christique en qualité d'apôtre. Cette attitude contradictoirement subtile et forte dans son apparence a dérouté bon nombre de nos concitoyens. C'était le cas au moment où Mgr J. Zoa avait apprécié de façon critique l'événement du « train de la mort » en référence à la norme évangélique du respect de la vie. La vie de l'autre parce qu'il est fait à l'image de Dieu. Il porte en lui sa marque indélébile et traduit « l'humanité de l'autre homme » selon l'expression d'E. Mounier.

 L'engagement le plus marquant qui a impacté l'imaginaire et la conscience collective des Camerounais fut celui en faveur de la démocratie, de la liberté et de la paix. L'on comprend pourquoi, fort de l'enseignement social de l'église fortement actualisée par les écrits prophétiques du Pape Jean-Paul II, le cardinal s'est transfiguré en apôtre, missionnaire de la paix pour réconcilier, en position de médiateur, la communauté anglophone du Nord-ouest et du Sud-ouest avec la nation. Cette démarche, bien que philosophiquement soutenable sur le plan idéel., n'emporta pas l'adhésion et la compréhension partagée de tous et surtout des protagonistes qui, à tort ou à raison, le soupçonnaient d'être partisan malgré ses déclarations apaisantes. Il fut enlevé deux fois par les dissidents « ambazoniens » tandis que les autres regardaient avec méfiance et dans une distance respectueuse sa neutralité bienveillante mâtinée de patriotisme évident.

 Ses prises de position courageuses en faveur du retour au fédéralisme comme forme de l'Etat qui convient au Cameroun en référence au pluralisme démocratique ambiant ne favorisaient pas une lecture intelligible de sa pensée faite de fermeté et de nuances subtiles. Ce qui accroît le soupçon de part et d'autre. Sa préface au magnifique livre à plusieurs voix (voies) coordonné par le Père jésuite Lado intitulé « Crise anglophone et forme de l'Etat en débat au Cameroun. Le procès du centralisme étatique, aux éditions du Schabel à Yaoundé » rendit plus epais encore le brouillard autour de la réalité, de la vérité sa personnalité surtout qu'il rendait l'Etat unitaire responsable de la mauvaise gouvernance du pays parce que trop centralisé. Mgr Christian cardinal Tumi écrit : « Par ailleurs, au-delà du contentieux historique., certains analystes pensent que le Cameroun paye aujourd'hui le prix des limites d'un État unitaire trop centralisé qui n'a pas permis au Cameroun de bien gérer son double héritage colonial » ( p. 7 , 2018).

 Ce constat justifie, aux yeux du Cardinal le retour au fédéralisme qui est de nature à garantir « l'autonomie des communautés ». Mgr Tumi écrit encore explicitement « Le débat sur la forme de l'Etat au Cameroun soulève aussi la question du degré d'autonomie des communautés locales » (p. 8, 2018). L'incompréhension et la méfiance observées de part et d'autre gagnent en ampleur et en amplitude. Pouvait-il en être autrement ? J'en doute. À la vérité Mgr Christian cardinal Tumi., comme Mgr Jean Zoa, est bien né sous le signe de contradiction. Signe que portera son sacerdoce prophétique séduit par la « splendeur de la vérité » (Veritatis splendor, encyclique du Pape Jean- Paul II., 1993).

 Les conclusions et propositions du Grand Dialogue National., auquel il a activement pris part, apporteront quelques nuances en termes d'éclaircies. Que le Dieu de son espérance l'accueille dans son royaume. Lui., qui en référence et en écho à la vocation d'Isaie s'est rendu disponible pour la manifestation du règne de Dieu en disant : « Me voici je viens faire ta volonté ».

*Recteur honoraire

Membre de l'académie des Sciences d'Outre-Mer

Membre du Comité Central du RDPC

 

 

 

Auteur:
Béatrice KAZE
 @T_B_A
Tweet
Facebook




Dans la même Rubrique