Cameroun - Joshua Osih sur Radio Equinoxe: «Si la hiérarchie de l’assemblée nationale continue de s’entêter, nous continuerons de bloquer les travaux»

Par Wiliam TCHANGO | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 24-Nov-2017 - 13h19   3217                      
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Joshua Osih Archives
Vice-président du Social Democratic Front et député du Wouri Centre, il donne raisons du blocus opéré à l’assemblée nationale jeudi par le groupe parlementaire de son parti et annonce la suite des événements. Intégralité de son échange avec l'équipe de la Matinale de Radio Equinoxe.

La manifestation de jeudi était-elle une stratégie de pression pour que la question de la crise anglophone soit inscrite à l’ordre du jour de la session parlementaire du mois de novembre ?

Stratégie de pression, c’est trop dire. Nous nous trouvons devant une impasse et il est de notre devoir de faire entendre nos voix. Nous pensons que le  pays ne peut pas être en crise et à l’assemblée nationale, on fait comme si de rien n’était. Il y a des questions que nous avons demandé à la hiérarchie de l’assemblée de mettre à l’ordre du jour pour qu’il y ait un débat. Vous savez, l’assemblée nationale a constitutionnellement deux rôles : le premier c’est légiférer et le deuxième, contrôler l’action du gouvernement. Dans le cadre du contrôle de l’action du Gouvernement, il est normal qu’il y ait un débat sur la crise anglophone pour qu’on puisse comprendre déjà ce qui se passe et puis, que des ministres qui s’en chargent viennent répondre de leurs actes sur le terrain, surtout que le Gouvernement vienne nous expliquer pourquoi en deux ans, il est incapable de régler cette crise.

 

Vous espérez qu’il y ait une plateforme qui soit mise sur pied pour pouvoir discuter et échanger ?

Ce n’est pas une plateforme. C’est le rôle de l’Assemblée nationale, représentant du peuple, de discuter de tous les problèmes  du pays. Nous l’avons fait avec Boko Haram, je ne vois pas pourquoi on ne peut pas le faire avec la crise anglophone. Donc, voila notre point.

 

Est-ce que le règlement intérieur de l’assemblée nationale vous autorise une telle opération « blocus » ?

Nous n’avons pas fait une opération blocus, nous avons tout simplement dit que puisque les lois, dans le règlement de l’assemblée ne sont pas respectées par la hiérarchie, nous aussi, on ne va pas respecter l’agenda de la hiérarchie, on va bloquer les travaux pour pouvoir obliger l’assemblée nationale à pouvoir revenir à de meilleurs sentiments et résoudre les problèmes des camerounais. Quand il faut s’occuper des choses qui ne nous regardent pas, cette hiérarchie est très forte et quand il faut s’occuper des problèmes des camerounais, ils font comme s’il n’y avait pas de problème. Il y a plein de problème dans ce pays et c’est notre rôle de ramener cette hiérarchie à la raison en leur disant : écoutez, voila les problèmes de ce pays, il y a par exemple la crise anglophone. Ça fait deux ans que les enfants ne vont pas à l’école et on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas de problème.

 

Jusqu’où entendez-vous aller si cette hiérarchie refuse de vous écouter ?

Je pense qu’aujourd’hui, ils sont obligés de nous écouter. Je ne pense pas que l’objectif c’est de bloquer les travaux indéfiniment. L’objectif est de faire comprendre raison à la hiérarchie de cette assemblée nationale, leur rappeler que la constitution nous oblige à faire un travail et il faut qu’on le fasse. Donc, si on continue à ne pas le faire, je pense que nous continuerons à bloquer les travaux. Je pense qu’il y a des gens assez intelligents et qui comprendront que ça ne sert à rien qu’on continue dans ce blocus. Il faut qu’on commence à se parler, qu’on prenne des décisions qui vont dans le sens de nos obligations constitutionnelles.

 

Quelles sont les mesures que vous attendez pour pouvoir entamer un début de solution à cette crise anglophone sur le fond ?

Nous ne prétendons pas vouloir apporter une solution à la crise anglophone. Il y a une crise dans ce pays que le gouvernement a appelé crise anglophone – moi, j’appelle crise de gouvernance – et il faut absolument qu’on en débatte pour justement savoir pourquoi le gouvernement n’a pas pu trouver de solution jusqu’à présent. S’il n’y a pas débat, comment voulez-vous que les uns et les autres puissent trouver des solutions aux problèmes ? Il faut justement qu’il y ait ce débat, il faut qu’il y ait une discussion ouverte pour qu’on puisse ensuite comprendre pourquoi le Gouvernement est incapable d’apporter une solution à ce problème depuis deux ans et essayer de trouver des voies de sortie après la discussion. S’il n’y a pas de discussion, comment voulez-vous qu’on arrive à définir une solution ou même à prétendre pouvoir discuter d’une solution. Il faut qu’il y ait une discussion, il faut que le Gouvernement vienne devant la représentation du peuple répondre de ses actes, nous expliquer pourquoi ils sont incapables de trouver une solution depuis deux ans.

 

Joshua Osi, le Gouvernement nous a dit se référer aux instructions du président de la République, aujourd’hui, on attend que le Président de la République parle…

Le Président de la République n’est pas au dessus de l’assemblée nationale. Il représente l’exécutif, le Président de la République répond de ses actes devant l’Assemblée nationale. Donc, s’ils attendent le président de la République, il faut que l’Assemblée nationale convoque le Président de la République à l’Assemblée et qu’il vienne nous expliquer pourquoi les camerounais ne vont pas à l’école depuis près de deux ans, qu’il vienne nous expliquer pourquoi nos prisons sont pleines, qu’il vienne nous expliquer pourquoi les hélicoptères tirent sur les manifestants, qu’il vienne nous expliquer pourquoi cette partie du Cameroun est en état de siège, en état d’urgence… Voila ce que nous demandons. Le Président de la République n’est pas au dessus de l’assemblée nationale. Il est à la tête du pouvoir exécutif, il est garant de la Constitution et dans cette constitution, il doit répondre de ces actes devant la représentation nationale.

 

Justement, il y a un Ministre chargé des Relations avec les assemblées mais vous dites que vous ne discutez pas avec lui…

Le Ministre délégué à la présidence chargé des assemblées est le Ministre qui s’occupe des relations entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. On n’est pas sous l’ordre de quelque gouvernement que ce soit. C’est justement pourquoi nous apportons ce blocus, parce que tout comme vous, nous pensons que la hiérarchie de l’assemblée nationale ne comprend pas quel est l’exacte responsabilité constitutionnelle que nous avons. Nous avons une responsabilité constitutionnelle qu’il faut exercer. Ce n’est pas un choix. Ce n’est pas au bon vouloir de qui que ce soit Nous avons une responsabilité, nous sommes élus et donc, nous le disons, ça fait quatre sessions que nous demandons de mettre cela à l’ordre du jour  et que ça ne passe pas A la dernière session, nous sommes même allé voir le président de l’Assemblée nationale en délégation Nous avons discuté avec lui  et il nous a promis que ce sera fait.

 

Est-ce que vous regrettez qu’il y ait des sujets tabous dans le cadre du dialogue qui pourrait être installé ? On parle des termes qu’il ne faut surtout pas prononcer comme le fédéralisme et autres…

Les sujets tabous sont tabous au niveau du Gouvernement, au niveau de l’exécutif, surtout pas au niveau du législatif. Si, ils ont peur de ce sujet, c’est pour ça qu’ils ne veulent pas de débat.Vous savez, le président de l’Assemblée nationale était prompte à initier une session extraordinaire pour parler de Boko Haram. Venant du Mayo Sava, nous étions tous solidaires, tous les députés, sans exception, ont cotisé des sommes importantes pour soutenir les forces armées dans l’Extrême-Nord. Nous avons débattu, nous avons écouté le Ministre de la Défense qui est venu  répondre aux questions des députés, nous expliquer ce qui se passe. Le Ministre de l’administration territoriale qui est venu échanger avec les députés…  Le Gouvernement était face à la représentation nationale pour lui expliquer pourquoi est-ce que Boko Haram s’attaque au Cameroun, ce qu’il veulent et pourquoi le Gouvernement avait de la peine à trouver une solution pour l’éradiquer. On a pris une résolution signée par tous les députés donnant la position de la représentation nationale, demandant au Gouvernement d’augmenter les moyens. C’est à ce titre là que le Gouvernement revient à l’assemblée nationale et dit : on a besoin de plus de moyens pour que les Forces armées puissent mettre fin à Boko Haram. C’est notre rôle de contrôler l’action gouvernementale et qu’ils viennent nous expliquer quelles sont leurs difficultés, quels sont les problèmes. Aujourd’hui, on nous demande de commencer à traiter le budget de l’Etat pour 2018 et vous savez très bien qu’il y a 20% de ce pays et probablement 30 à 35% de l’activité commerciale et de l’activité industrielle de ce pays qui est à l’arrêt à cause des villes mortes dans ces zones là. Il faut bien qu’on comprenne quel est l’impact de ces villes mortes, quel est l’impact de cette crise sur l’économie camerounaise, quel est l’impact sur le fisc, quel est l’impact sur nos échanges avec le Nigéria. Le Nigéria c’est le premier partenaire en termes d’échanges transfrontaliers du Cameroun. Il faut parle de tout cela pour comprendre comment est-ce qu’on va se positionner par rapport au budget de 2018. S’il ne peut pas y avoir ce débat, on va venir parler de quel budget ?

 

Etes-vous conscient qu’on va là vers une crise institutionnelle dans notre pays ?

On n’est pas dans une crise institutionnelle Il y a une institution qui a un rôle régalien de contrôle des actions du gouvernement et donc, certains de ses membres demandent que ce rôle soit exécuté C’est tout, il n’y a pas de crise institutionnelle, ce n’est pas une institution contre une autre, c’est une institution qui demande que ce travail soit fait. C’est de la même façon que ce même groupe parlementaire a à répétition depuis fin 2013 à l’assemblée nationale expliqué aux camerounais et demandé aussi que le sénat n’était pas au dessus de la loi et qu’il devrait aussi présenté son budget devant la représentation du peuple pour débattre et pour qu’on sache ce qu’ils font de l’argent des camerounais. Et c’est exactement la même chose. Nous disons qu’il y a une crise dans ce pays, nous ne pouvons pas prétendre qu’il n’y en a pas et s’il y a véritablement une crise dans ce pays, c’est du rôle de l’assemblée nationale de convoquer le gouvernement et que le Gouvernement vienne nous expliquer pourquoi est-ce que les des millions de camerounais ne vont pas à l’école depuis deux ans.

 

Depuis le début de cette rentrée parlementaire, on a bien compris que vous étiez dans une logique de boycott. Ça n’a pas été suivi par d’autres partis de l’opposition. Mais hier, quand même, on se rend compte que les représentants de  ces partis là sont restés dans la salle alors que vous étiez en train de faire bloc…

Nous n’étions pas dans une logique de boycott. Nous étions dans une logique de demander que la crise anglophone soit mise à l’ordre du jour. Donc, il ne faut pas qu’il y ait d’amalgame sur les actions. L’action n’est pas de boycotter. Le boycott c’est le résultat de la non action. L’action c’est de ramener la hiérarchie de l’Assemblée  nationale à la raison.

 

Comptez-vous vous appuyer sur les autres partis de l’opposition pour aller jusqu’au bout de vos actions ?

Je pense qu’aujourd’hui, au-delà des luttes partisanes, une grande partie des députés sont d’accord avec notre position et comprennent très bien que c’est notre rôle et comprennent aussi que cette action de contrôle de l’action gouvernementale doit être mise en place pour que nous puissions avancer. Maintenant, nous ne pouvons pas répondre de la discipline de parti, des uns et des autres. Il ne s’agit pas pour nous à ce moment d’essayer de trouver une majorité. Loin de là. Parce que pendant quatre sessions, nous avons essayé d’arriver à cela en passant par des voies réglementaires, des voies inscrites dans le règlement intérieur.

Auteur:
Wiliam TCHANGO
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