Cameroun - Réflexion/Dieudonné Essomba: «La loi réprimant le discours sur le tribalisme n’aura aucun effet sur le tribalisme»

Par Fred BIHINA | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 18-Nov-2019 - 13h22   4612                      
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Dieudonné Essomba archives
L’économiste pense que cette loi va plutôt aggravée le discours à caractère communautariste.

Les prises de position se multiplient après le projet de loi déposé la semaine dernière au parlement, visant à réprimer les propos tribalistes prononcés sur l’espace public.

Le gouvernement a en effet préparé un texte portant modification de certaines dispositions du Code Pénal adopté le 12 juillet 2016, notamment l’article 241 de cette loi. En plus des outrages aux religions et aux races,  il y aura désormais «l’outrage à tribu».

L’économiste Dieudonné Essomba pense que cette loi sera inopérante. Il a publié une longue réflexion à ce sujet sur sa page Facebook le 15 novembre 2019, intitulée: «La loi contre les discours tribalistes n’a aucun intérêt pratique».

«La loi réprimant le discours sur le tribalisme n’a aucun intérêt pratique et n’aura aucun effet sur le tribalisme, aussi bien dans les actes où il est le plus dangereux que sur les discours qu’elle risque d’ailleurs d’amplifier», soutient le libre-penseur.

Selon M. Essomba, «tout d’abord, cette loi ne va pas réprimer la source principale du discours tribaliste. En effet, le discours tribal décomplexé est d’avoir et avant tout le fait des réseaux sociaux, par des auteurs qui se masquent sous des faux noms ou des gens réfugiés dans la Diaspora. Ce sont des gens contre lesquels la loi ne peut absolument rien».

Le consultant de Vision 4 explique que «si les organes d’expression classiques que sont les journaux, la télévision ou la radio, voire les livres en parlent, c’est généralement en relais et par des gens qui assument en donnant des arguments. Ce n’est donc pas ces gens qui assument qu’il faut poursuivre parce qu’on peut mettre la main sur eux, mais ceux qui échappent totalement à la loi et qui sont la source primaire de ce discours».

Il redoute d’ailleurs une aggravation du repli identitaire après l’adoption de cette loi. «Et on voit d’ailleurs les effets pervers de cette loi qui va aggraver la situation puisqu’elle va plonger tout le monde dans le maquis des pseudonymes des réseaux sociaux et rendre le discours plus virulents, plus haineux et plus incontrôlable encore», dit-il.

Pour lui, le problème, c’est l’exclusion sociale. «C’est parce qu’une Communauté se sentira exclue des recrutements dans la Fonction Publique, des nominations au Gouvernement ou des équipements collectifs qu’elle prendra des armes! Les Ambazoniens n’ont pas pris les armes parce qu’il y avait un discours anti-anglophone! Ils l’ont fait parce qu’ils s’estiment absorbés alors qu’ils sont venus sous un modèle d’autonomie fédérale», argumente Dieudonné Essomba.

Le projet de loi en étude à l’Assemblée Nationale prévoit une peine de prison ferme allant d’un à deux ans et une amende qui oscille entre 300 000 FCFA et 3 millions de FCFA contre toute personne qui tient des discours de haine ou procède aux incitations à la violence contre des personnes en raison de leur appartenance tribale ou ethnique. Ces peines peuvent être doublées lorsque l’auteur de la dérive est un fonctionnaire, un responsable de parti politique, un journaliste, un membre d’une ONG ou une autorité religieuse.

Voici l’intégralité de la réflexion de Dieudonné Essomba:

La loi contre les discours tribalistes n’a aucun intérêt pratique

La loi réprimant le discours sur le tribalisme n’a aucun intérêt pratique et n’aura aucun effet sur le tribalisme, aussi bien dans les actes où il est le plus dangereux que sur les discours qu’elle risque d’ailleurs d’amplifier.

Tout d’abord, cette loi ne va pas réprimer la source principale du discours tribaliste. En effet, le discours tribal décomplexé est d’avoir et avant tout le fait des réseaux sociaux, par des auteurs qui se masquent sous des faux noms ou des gens réfugiés dans la Diaspora. Ce sont des gens contre lesquels la loi ne peut absolument rien !

Si les organes d’expression classiques que sont les journaux, la télévision ou la radio, voire les livres en parlent, c’est généralement en relais et par des gens qui assument en donnant des arguments. Ce n’est donc pas ces gens qui assument qu’il faut poursuivre parce qu’on peut mettre la main sur eux, mais ceux qui échappent totalement à la loi et qui sont la source primaire de ce discours !

Et on voit d’ailleurs les effets pervers de cette loi qui va aggraver la situation puisqu’elle va plonger tout le monde dans le maquis des pseudonymes des réseaux sociaux et rendre le discours plus virulents, plus haineux et plus incontrôlable encore !

Il faut le dire et redire au Gouvernement du Cameroun : ce n’est pas les discours tribalistes qui créent les guerres tribales, mais les conflits sur les avantages réels! La guerre ne va pas éclater au Cameroun parce que les gens tiennent des discours tribalistes, mais parce que certaines communautés se sentiront exclues des avantages publics alors que d’autres y ont accès de manière préférentielle !

C’est parce qu’une Communauté se sentira exclue des recrutements dans la Fonction Publique, des nominations au Gouvernement ou des équipements collectifs qu’elle prendra des armes ! Les Ambazoniens n’ont pas pris les armes parce qu’il y avait un discours anti-anglophone ! Ils l’ont fait parce qu’ils s’estiment absorbés alors qu’ils sont venus sous un modèle d’autonomie fédérale.

Quand une guerre éclatera à Douala, elle ne le sera pas parce que les gens auront tenu un discours tribal, mais parce que les autochtones et les immigrés se disputeront les postes électifs et les espaces collectifs comme les terres ou les segments économiques, dans une compétition à mort !

Et quand la guerre aura lieu à Yaoundé, ce ne sera pas parce que les gens auront tenu le discours tribal, mais parce que les Communautés se disputeront le pouvoir d’Etat à la machette !

Trêve de diversion ! Le tribalisme est l’expression directe de la compétition intertribale sur les avantages publics et ne se combat qu’à travers un modèle de gouvernance où personne ne se sent exclu. Et le seul modèle que l’Humanité ait inventé est l’Etat Segmentaire qui superpose à des Etats fédérés contrôlés par des Segments ethno régionaux un Etat fédéral chargé des missions de régulation et des activités stratégiques.

Il n’y a pas un autre modèle. D’ailleurs, la République Démocratique du Congo nous en montre l’exemple vivant : c’est un pays qui n’a jamais connu le fédéralisme, mais qui y va résolument et possède déjà des Gouvernements provinciaux, avec des Ministres provinciaux d’ailleurs très actifs. Simultanément, les tensions ethniques qui étaient si vives commencent à se réduire, et le discours tribaliste très virulents qu’on a connus dans le passé commence à s’apaiser. C’est qu’en fait, chacun est désormais braqué sur le développement de sa Région, et chaque membre de la Diaspora de chaque Région est désormais attelée à chercher des financements pour investir le chez lui, plutôt qu’à former des bandes sauvages pour traquer leur Chef d’Etat dont l’élection a été si controversée ou à casser les ambassades !

Oui, la RDC fait ce qu’il faut et si une véritable autonomie est laissée à ces provinces, ne soyez pas étonnés que ce pays misérable, cette honte de l’Afrique en devienne dans les prochains jours le 3ième géant de l’Afrique Noire, après le Nigéria fédéral, l’Afrique du Sud fédérale et l’Ethiopie fédérale.

Pendant que le Cameroun qui aurait dû être le modèle de gouvernance de l’Etat africain continuera à trainer ses tares sous la gouvernance irrationnelle et défectueuse d’une élite dévoyée.

Il y a pourtant des sujets très importants dont l’Assemblée pourrait s’occuper ! Tenez : va-t-on appliquer l’autochtonie dans les Fonctions Publiques Régionales ? Un allogène est-il fondé à réclamer le droit au recrutement au même titre qu’un natif ?

Ou encore : Bolloré a été battu dans un appel d’offres récent sur le Port de Douala, mais l’Exécutif a cédé sous la menace du Gouvernement français, remettant en cause le choix de la gouvernance transparente adopté par le Gouvernement. Cela a suscité un tollé de la société civile : qu’en dit la Représentation Nationale ?

On peut citer autant de problèmes essentiels de la Nation qui peuvent occuper utilement les Parlementaires, mais pas cette diversion.

Le Parlement du Cameroun nous a habitués à une incroyable impéritie, où non seulement elle n’initie aucune loi, mais ne traite jamais d’un problème de fond. Il en ainsi du problème anglophone qui faisait l’objet d’un débat de tous les milieux du monde entier, y compris des Parlements étrangers, mais jamais du Parlement Camerounais ! Alors même que c’était en premier lieu son affaire !

Va-t-il encore confirmer qu’il n’est qu’un meuble inutile dans le décor des institutions camerounaises?

Dieudonné ESSOMBA

Fred BIHINA

Auteur:
Fred BIHINA
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