Cameroun - Réflexion/Sa Majesté Jean Rameau Sokoudjou (Doyen des chefs traditionnels de l’Ouest): «On parle de quelle unité nationale, quand tous les postes c’est pour vous et vos familles»

Par Fred BIHINA | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 21-May-2020 - 06h20   13805                      
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Sa Majesté Jean Rameau Sokoudjou archives
A l’occasion de la 48ème Fête Nationale de l’Unité, le monarque a publié, le 20 mai 2020 sur Facebook, une réflexion sur le concept ‘‘Unité Nationale’’.

C’est un texte au vitriol que Sa Majesté Jean Rameau Sokoudjou a publié à l’occasion de la Fête du 20 mai 2020. Une réflexion très acerbe sur le près du demi-siècle de l’avènement de l’Etat unitaire au Cameroun.  

Pour le roi des Bamendjou, les dirigeants actuels ont dévoyé le concept "Unité Nationale". Il pose en effet une série de questions rhétoriques pour mieux faire passer sa critique en règle.

«De quelle unité parlons-nous lorsque nos frères anglophones qui avaient librement choisi de nous rejoindre ont à tort ou à raison pris les armes contre le pays !! Certains sont désormais dans les brousses, les cadavres ne se comptent plus, d’autres sont du côté du Nigeria errant dans la nature comme des orphelins ?»

«Pouvons-nous être vraiment unis lorsque la tête du premier Président est dans la brousse quelque part loin de son Cameroun natal ? Jusqu’à quand allons-nous continuer à couvrir nos plaies avec de la poussière ?»

«Nous parlons de quelle unité nationale lorsqu’en 2020, on manque de couveuses dans nos hôpitaux de référence alors que ceux-là qui nous gouvernent vont en week-end avec un convoi de 20 voitures au frais de l’Etat ? Dieu avait vendu le pays ci à vous !!»

«Quand les recrutements dans les grandes écoles se font sur des bases tribales, claniques et des recommandations, c’est toujours l’unité nationale ? On trompe qui finalement ?»

«De quoi parlons-nous quand un ministre ne se lève de sa chaise que pour faire asseoir son fils ?  (...) Vous mangez et vous essuyer les mains sur la tête du peule, C’est ça votre façon de célébrer l’unité nationale !!»

«Nous parlons de quelle unité nationale quand des enfants sortis des écoles deviennent des charges pour leurs familles parce que tous les postes, c’est pour vous et vos familles !!»

S’il sait que sa sortie ne va pas plaire aux gouvernants, le monarque, doyen des chefs traditionnels de la région de l’Ouest, ne manque pas de donner quelques conseils.

«Vivement que ce 20 mai soit une occasion de réflexion profonde, que chacun se pose les vrais questions, que chacun se demande si Dieu ne l’a pas créé et l’a gâté ! Où vous n’avez même plus peur de Dieu ? Personne ne partira avec quelque chose. On ne retiendra de chacun que ce qu’il a voulu qu’on retienne de lui. Que chacun revienne sur terre, prenne conscience et se demande si demain était la fin de mon parcours sur terre, en quoi est ce que j’aurais été utile pour moi-même et pour mon pays ?», interroge l’homme de 82 ans, qui a grandi chez les Ewondo dans la région du Centre.

Ci-après, son texte en intégralité:

20 mai 48 ans après !! On célèbre quoi ?

Dans toute vie normale, il est toujours important à un moment de marquer un temps d’arrêt, de regarder le chemin parcouru, de l’évaluer puis de projeter dans l’avenir.

Faute pour nous de le faire comme rien ne nous dépasse, le Coronavirus s’est invité afin de nous imposer cet arrêt, un temps de réflexion qui peut nous éviter, si nous sommes sincères, de nous retrouver au fond du creux.

Ayons le courage de nous regarder dans les yeux, de poser les vrais problèmes qui minent ce pays pour l’intérêt de tous et non de quelques individus qui se sont retrouvés au sommet de l’arbre et ont tirés l’échelle vers le haut pour éviter qu’une autre personne ne monte aussi, et on parle de l’unité nationale.

Il est important ce 20 mai que nous revisitons notre vivre ensemble au lieu de continuer à nous tromper à travers des grosses parades qui donnent l’illusion que la marmite est entrain de bien bouillir à la bouche alors qu’en réalité le fond brûle !!!

De quelle unité parlons-nous lorsque nos frères anglophones qui avaient librement choisi de nous rejoindre ont à tort ou à raison pris les armes contre le pays !! Certains sont désormais dans les brousses, les cadavres ne se comptent plus, d’autres sont du côté du Nigeria errant dans la nature comme des orphelins ?

De quelle unité parlons-nous lorsque chacun pense dans sa tête que l’histoire de ce pays ne commence que sur lui et qu’avant lui rien n’a existé ? Si le devant part en fuyant rassurez-vous même le derrière partira en fuyant.

Pouvons-nous être vraiment unis lorsque la tête du premier Président est dans la brousse quelque part loin de son Cameroun natal ? Jusqu’à quand allons-nous continuer à couvrir nos plaies avec de la poussière ?

Nous parlons de quelle unité nationale lorsqu’en 2020, on manque de couveuses dans nos hôpitaux de référence alors que ceux-là qui nous gouvernent vont en week-end avec un convoi de 20 voitures au frais de l’Etat ? Dieu avait vendu le pays ci à vous !!

Quand les recrutements dans les grandes écoles se font sur des bases tribales, claniques et des recommandations, c’est toujours l’unité nationale ? On trompe qui finalement ?

De quoi parlons-nous quand un ministre ne se lève de sa chaise que pour faire asseoir son fils ? C’est pour que les enfants des autres vont où ? Ils sont venus vous accompagner. Vous mangez et vous essuyer les mains sur la tête du peule, C’est ça votre façon de célébrer l’unité nationale !!

Le vivre ensemble c’est quand des populations dans le Sud peuvent passer des semaines sans énergie électrique alors que ce pays est inondé et traversé des cours d’eau de part et d’autre.

L’unité nationale pour vous, c’est vider l’Est de son bois sans songer à leur donner une petite route, un centre de santé, une salle de classe ?

Votre part d’unité nationale c’est quand loin là-bas à l’Extrême-Nord, les populations vont faire des dizaines de kilomètres à pieds à la recherche d’un point d’eau qu’elles se disputent avec des animaux alors que dans vos maisons vous vous lavez avec de l’eau minérale ? Ce peuple a même fait quoi pour mériter une telle misère?

L’unité nationale selon vous, c’est détruire les fondements même de notre société traditionnelle et ancestrale, c’est détruire les chefferies traditionnelles en mettant à leur tête ceux qui chantent votre chanson, imposer les sectes, les pratiques contre nature, comme mode de gouvernance dans ce pays ? Les conséquences ne peuvent être que fâcheuses face à la colère des ancêtres.

L’unité nationale c’est quand les fidèles de l’église se dressent contre la hiérarchie pour la simple raison que l’évêque nommé, n’est pas du village ? Même dans la maison de Dieu ? Où allons-nous ? On a tapé jusqu’à percer le tamtam.

Nous parlons de quelle unité nationale quand des enfants sortis des écoles deviennent des charges pour leurs familles parce que tous les postes, c’est pour vous et vos familles !!

Faut-il avoir 4 yeux pour constater que l’unité nationale dans ce pays est fortement menacée par la mal gouvernance, le tribalisme, le favoritisme, l’égoïsme, l’orgueil et la méchanceté des uns et des autres ? Que de voir certaines choses avec ses yeux mieux tu deviens aveugles!!!

Le dire ainsi, c’est être contre vous et le pays ? C’est être un opposant au régime ? C’est être rebelle ? Que non !!

C’est ma façon à moi de pleurer ce pays qui se meurt et pour le quel beaucoup comme moi, ont sacrifié une bonne partie de leur vie. C’est la douleur qui me torture en voyant ce peuple mourir de misère sous le regard parfois moqueur et médusé de ceux qui nous gouvernent alors que la nature a tout donné à ce pays !! Comment peut-on être à l’œil de l’eau et mourir de soif?

Pleurer comme je le fais, c’est interpeller les dieux de nos ancêtres afin qu’ils touchent vos cœurs et que vous comprenez que ce pays nous appartient à nous tous, que ce n’est pas le champ d’ignames de quelques-uns parmi vous.

Sommes-nous seulement unis lorsqu’il faut retrousser les manches ou le sommes-nous aussi quand il faut manger ?

Je pleure pour mon pays et je n’aurais pas souhaité voir ce que je vois avec mes yeux mais tenez-vous tranquille, ce n’est pas une chance pour des dirigeants comme vous de voir un peuple pleurer et d’être insensible à sa misère.

Vivement que ce 20 mai soit une occasion de réflexion profonde, que chacun se pose les vrais questions, que chacun se demande si Dieu ne l’a pas créé et l’a gâté ! Où vous n’avez même plus peur de Dieu ? Personne ne partira avec quelque chose. On ne retiendra de chacun que ce qu’il a voulu qu’on retienne de lui. Que chacun revienne sur terre, prenne conscience et se demande si demain était la fin de mon parcours sur terre, en quoi est ce que j’aurais été utile pour moi-même et pour mon pays ?

Que tous se mettent autour de la table pour penser ce pays, personne n’est plus camerounais que l’autre, nous sommes tous les enfants de ce pays et nous nous devons de nous tenir par la main.

Aucune tribu n’est au-dessus de l’autre, chacun a sa partition à jouer pour la construction de ce pays qui doit être au-dessus de nos intérêts partisans. Pensez à demain et au pays que nous laisserons à nos enfants, car aucune situation n’est permanente dans ce monde

Portez-vous bien et soyez prudent avec le virus qui est sans pitié là dehors.

Fo’o Sokoudjou

Auteur:
Fred BIHINA
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