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L’UNIVERSITE CAMEROUNAISE A LA DERIVE
L’Université - comme on le conçoit communément- est une institution académique d’enseignement supérieur, d’approfondissement des méthodes et des connaissances ébauchées dans les cycles antérieurs de vie et d’apprentissage. C’est le creuset, où des gens, plus assoiffés de connaissances et du savoir, revisitent leurs acquis intellectuels, culturels et moraux, les remâchent, les ordonnent, les digèrent et les assimilent, pour solidifier les fondations et les fondements de l’édifice qui leur permettra de soumettre leur environnement, afin de trouver des ébauches ou des solutions, aux problèmes irrésolus, qui menacent au quotidien l’existence et la vie de l’homme sur terre, et qui entravent son bonheur et son total accomplissement.
On la considère aussi comme le haut lieu de la recherche, en vue de domestiquer les connaissances existantes, de les vulgariser et, enfin, d’affronter celles qui sont encore cachées ou insoupçonnées. Comme le suggère son nom, l’Université est l’arène où se livrent les grandes batailles, toutes aussi décisives les unes que les autres pour la découverte, la conquête, la compréhension et la maîtrise de l’Univers, dans le but d’apporter une contribution déterminante, non pas seulement à la science en général mais aussi et surtout au progrès et à l’épanouissement de l’homme, de la société et de l’humanité toute entière. Sa mission essentielle est donc de former l’homme, dans sa totalité, dans son corps, son esprit, son âme, en lui fournissant des armes et des méthodes pour s’auto-réaliser et de mieux comprendre l’univers et la vie dans toute sa richesse et s’intégrer harmonieusement dans la société où il est appelé à vivre.
Malheureusement, depuis un certain temps, notre Université semble avoir perdu ses repères et, de ce fait, avoir été détournée de ces missions fondamentales, phagocytée qu’elle est par les intérêts égoïstes et les objectifs bassement politiques des gens qui nous gouvernent et qui définissent son cours. Beaucoup a déjà été dit sur la déliquescence et l’état de dégradation avancés de l’université camerounaise. Le Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes) a même produit un Livre blanc, pour présenter, analyser et proposer des solutions aux problèmes qui s’y posent depuis les années 90, mais les autorités en charge de sa réorientation semblent apprécier et encourager la courbe fatale qu’elle prend inexorablement depuis un peu plus d’une décennie. Et, comme un navire ou un avion à la dérive, elle s’est écartée et continue de s’écarter de sa direction originelle, sous l’effet des vents et des courants contraires. Toute entreprise ou institution qui se veut performante et rentable doit être suffisamment claire et précise dans la définition de ses objectifs et se donner des moyens à la hauteur de ses ambitions. Ces moyens sont humains, matériels et financiers. Il n’existe pas entre eux de cloisonnements étanches. Ils se côtoient, se croisent, s’interpénètrent, s’imbriquent et se fusionnent. Tous doivent être satisfait en temps opportun. L’absence d’une seule composante rend les autres inopérantes. A quoi serviraient les moyens matériels et financiers sans les moyens humains et vice-versa ? Quant aux moyens matériels et humains, ils doivent être en quantité suffisante et de bonne qualité. En plus de tout cela, il faut penser aux conditions de travail, c’est-à-dire, que l’environnement, l’atmosphère et le climat, qui règnent dans l’institution, doivent être propices au travail. L’Université camerounaise a-t-elle des ambitions ? A-t-elle tenu compte de toutes ces préoccupations qui ont fait partout leurs preuves ? Il y a tout lieu d’en douter !
Quant aux moyens humains, comme dans tout institut d’enseignement, les autorités camerounaises auraient dû comprendre que l’Université camerounaise sera ce que ses enseignants et ses dirigeants en auront fait ! Si ses missions sont aussi lourdes et les attentes de sa société aussi celles que nous avons décrites plus haut, il serait redondant de relever que la formation des étudiants et par ricochet l’avenir et le destin d’une nation ne sauraient être laissés entre des mains inexpertes et illégitimes. Car, on l’oublie trop souvent, l’enseignement, à quelque niveau que ce soit, est à la fois un art et une science. Pour y accéder, il faudrait être formé aux sciences et à la technique pédagogique et en appliquer consciencieusement la psychologie et les méthodes. S’il est vrai qu’aucune formation professionnelle dans le domaine ne peut prémunir de tout imprévu au point d’éliminer ou d’interdire l’improvisation, on se doit tout aussi de reconnaître qu’il faut au départ avoir parfaitement appris et maîtriser certains fondamentaux qui orienteront le raffinement et l’exploitation des dons et des qualités naturels.
On ne peut mieux improviser que lorsqu’on connaît parfaitement le terrain sur lequel on évolue et que l’on sait exactement où l’on va. Pourquoi diable ; a-t-on décidé que nos professeurs d’université n’avaient besoin de rien d’autre que de leurs doctorats, pour exercer, alors que leurs homologues de l’Education de base et des Enseignements secondaires doivent, en plus de leurs diplômes et connaissances académiques, justifier d’une formation professionnelle méthodiquement assimilée dans des institutions spécialisées conçues à cet effet ? Même si les spécialistes en charge de penser notre enseignement supérieur n’en ont peut-être pas jusqu’ici reconnu la nécessité, il est indéniable que dans tout enseignement, l’expertise pédagogique et la connaissance technique sont indiscutablement indispensables et que toute improvisation et spontanéité sont disciplinées par l’éducation, l’apprentissage et l’expérience. Dans ce métier, les connaissances seules ne suffisent pas, il faut en plus toute une technique et des méthodes pour les transmettre qui ne sont pour rien au monde facultatives !
Carrières politiques.
En plus de cette carence, il a été souvent décrié le fait que le recrutement des professeurs d’Université, leur titularisation et leur avancement n’obéissent pas toujours à des critères objectifs précis et connus de toutes les parties prenantes. Et là, on peut soupçonner et craindre le pire. De plus, les dirigeants, du recteur aux chefs de départements, en passant par les doyens et autres chefs de service et de bureau, sont nommés. Non pas élus ! Ils ne sont plus là que pour entretenir leur carrière politique. Aussitôt que le décret tombe, la toge du professeur aussi tombe et est remplacée par la robe de l’homme politique dont ils jouent désormais le rôle jusqu’à la caricature. Ils n’ont plus de comptes à rendre ni à leurs pairs ni aux étudiants qui sont pourtant la raison d’être de l’université. Leurs préoccupations sont désormais ailleurs. Du jour au lendemain, on voit qu’ils prospèrent, qu’ils sont devenus des “ gens bien ”. Leurs collègues se battent pour les suivre ou les remplacer. Par tous les moyens. Les intrigues se multiplient, les nouveaux décrets pleuvent, dans tous les sens : pour nommer, relever, confirmer, sans compter des contradictions qui parfois font désordre ! Les amphis se vident, les bureaux se remplissent, les aigris se multiplient, la suspicion et la délation règnent partout en maître.
Et là, nous quittons définitivement le campus pour entrer de plain pied dans la politisation et la fonctionnarisation à outrance qui ont transformé notre Université en un véritable champ de mines, où il faut se munir de coussinets élastiques pour s’y rendre et bien regarder où on met le pied. Etant le laboratoire, où se conçoivent et s’élaborent les théories les plus diverses pour dompter l’univers, l’Université ne saurait former de simples diplômés, mais de vrais intellectuels, de véritables modèles, à l’avant-garde du changement, plus prêts que le commun des mortels à conduire les autres dans la modernité scientifique, technologique, économique et surtout dans la modernité démocratique, cette dernière étant l’impulsion ou l’étincelle divine qui conditionne toute pensée libre et constructive. Malheureusement, la nôtre est devenue depuis 1990 un champ de batailles où se livrent des combats d’arrière-garde pour empêcher à tout prix l’avènement de la démocratie et des libertés dans notre pays. Tout le monde se souvient de ces combats entre “ parlementaires ” et “ auto-défenseurs ”, de ces morts et “disparitions ” jusqu’ici inélucidées dont les enquêtes ont abouti à un tonitruant “zéro mort ” que la mémoire des martyrs n’oubliera jamais. On se souvient de toutes ces chasses aux sorcières et procès en sorcellerie contre le Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes) et ses adhérents et plus encore de cette tentative d’assassinat contre leur président qui s’en était miraculeusement sorti avec des doigts tranchés !
A ce jour, seize années après la restauration du multipartisme, l’intolérance et la brutalité n’y ont pas cessé. Bien au contraire ! Pour un oui ou pour un non, le campus et les amphis sont envahis par les forces de l’ordre, en uniformes ou en civil. Tout le monde s’y regarde avec méfiance. Les indics y sont aussi nombreux que les vrais étudiants. Les dirigeants, les enseignants et les étudiants s’épient, se surveillent, se dénoncent. On y reconnaît de “ curieux étudiants ” qui depuis plus d’une dizaine d’années écument les facultés sans jamais achever leurs études ! Des milices tribales, armées et prêtes à passer à l’assaut, ont pignon sur rue. Les conflits s’y règlent dans la violence, la corruption, le chantage, les intimidations, l’exclusion, les disparitions !. C’est la thérapeutique de l’amputation, qui caractérise la médecine du pire ! L’Association de défense des droits des étudiants (Addec) ne cesse d’être pourchassée, traquée, menacée. Ses dirigeants, en plus des procès, ont été refusés aux différentes maîtrises contre les dispositions réglementaires qui les régissent. Sauf miracle, à défaut d’être emprisonnés, ils seront exclus des universités camerounaises. Sous notre silence et indifférence complices ! Leur tort ? C’est d’avoir refusé d’être de ces diplômés semi-lettrés que l’on met tous les ans sur le “marché du chômage ” ! C’est pourquoi ils ont exigé des conditions de travail, des équipements universitaires et des enseignements qui cadrent avec les canons de l’enseignement supérieur dans le monde ; exigé un peu de tolérance, de liberté et surtout, d’être associés à l’étude et à la résolution des problèmes qui les concernent ou qui concernent leurs études ou l’organisation de l’Université ; enfin, exigé que les sollicitations financières des Etudiants soient en rapport avec les possibilités de leurs parents qui ont été sacrifiés sans dédommagement sur l’autel des privatisations ou qui ont perdu jusqu’à 70 % de leurs salaires juste avant la dévaluation, pour soutenir le train de vie des pontes du régime, du commandement et du cercle répressif. Et tout cela, juste l’année où la bourse universitaire a été brutalement supprimée et, sans transition, remplacée par le paiement des frais de scolarité ! Etaient-ce là des mesures d’accompagnement pour des gens qui entraient de ce pas avec leurs familles dans la spirale infernale du dénuement, de la misère et de la précarité ?
Et le plus grave, c’est que nos enseignants, qui auraient dû être les gardiens du temple, en ont été les premiers profanateurs. Ils y ont brisé les icônes en foulant au pied les principes cardinaux du mérite et de l’excellence, pour des considérations bassement politiques, tribales ou alimentaires. On entend ici et là parler des fuites, des ventes des épreuves, des notes fantaisistes ou “sexuellement transmissibles ”, des promotions canapé et d’autres énormités et barbarismes qui entrent par effraction dans ces lieux sacrés ! On y a vu des sujets d’examen refusés ou annulés et repris parce que leur contenu, parlant de démocratie ou de connaissance et défense des droits des citoyens, étaient jugés subversifs. Leurs auteurs, naturellement, ont été marginalisés et suspendus d’enseignements. Tirant partie de cette situation de confusion et de laxisme, il est arrivé que des étudiants séquestrent et torturent moralement, des heures durant, des enseignants, pour les obliger à leur attribuer des notes sans rapport avec le contenu de leurs copies ou à annuler des compositions parce qu’ils avaient jugé les épreuves “ difficiles ” ! Et pour ne rien arranger, les dirigeants ont très souvent accédé à ces requêtes fantaisistes pour mieux se désolidariser et humilier leurs collègues d’hier ou solidifier leurs assises électoralistes !
Corruption et clientélisme politique.
Notre Université, en un mot comme en mille, est aujourd’hui gravement atteinte de tous les maux dont souffre notre société. On ne sait plus si c’est elle qui est le moule de la société ou si c’est l’inverse. Au Cameroun, les trafics d’influence et le clientélisme politique sur fond de corruption multiforme ont pris le pas sur le mérite et l’excellence universitaires. Quand des enseignants sans vergogne ont rédigé une motion de soutien et d’encouragement, pour exhorter le président de la République à se porter candidat lors de la dernière présidentielle, d’une part, et, d’autre part, pour inviter les Camerounais à le réélire, on a compris que les métastases d’un irréversible cancer avait déjà envahi tous les organes de l’Université, et qu’elle avait déjà perdu toutes ses défenses immunitaires. Il ne restait plus désormais que l’euthanasie ou un traitement d’accompagnement. On comprend enfin pourquoi la publication de leurs travaux et des découvertes de leurs recherches son si rares. Dans les autres pays, les professeurs d’université sont régulièrement les lauréats des concours scientifiques dans les domaines de pointe. Chez nous, ils étouffent dans les laboratoires et n’excellent que dans la vulgarité, la flagornerie, l’intolérance, les fraudes et les vices de tous genres. La poignée de bons grains qui, malgré tout, lutte dans cet environnement plus que pollué, pour émerger et donner un visage moins horrible à l’institution, est vite engloutie par la hauteur et l’immensité des dunes que forme l’ivraie. Ceci justifie l’exode des cerveaux et l’attrait des universités étrangères pour les étudiants qui aspirent à une formation solide.
Ceux qui restent ne peuvent que suivre la voie tracée par leurs enseignants, pour être comme eux et entrer dans leurs bonnes grâces. Comprenant que le mérite, dans notre université, comme dans notre société, n’était plus la voie royale de la réussite, ils se sont engouffrés dans les béances des raccourcis qui s’offraient à eux : ils se sont mis à créer à la pelle des associations alimentaires et clientélistes favorables au Renouveau et au couple présidentiel, pour chanter leurs louanges et y militer, de façon tapageuse, au détriment de leurs études. Les dirigeants les ont sponsorisées ou subventionnées. L’université leur a offert des faveurs, des passe-droits et de la logistique pour leurs réunions où ils apprenaient les raffinements de la haine, du rejet de ceux qui ne pensent pas comme eux et des moyens les plus efficaces pour les trahir, les combattre ou les anéantir. Puis, pour joindre le geste à la parole et sécuriser le présent et l’avenir, il ne leur restait plus que de se constituer en charters pour sillonner le pays lors des périodes électorales pour mettre leur “ intelligence ” au service de la fraude pour le maintien et la pérennisation d’un système sans lequel ils ne sont rien. Rôle que jusqu’ici ils ont accompli avec beaucoup de maîtrise et de succès. Après ce portrait hideux, que reste-t-il encore de notre Université ? Pour bien la comprendre, il faut savoir qu’elle est à l’image de notre Ecole et de tout notre système éducatif conçu pour former des exécutants et non pour dispenser un savoir qui libère et qui affranchit des chaînes de l’esclavage et de l’ignorance. Les dictatures savent que la connaissance et le savoir véritables sont des contre-pouvoirs et ne s’en accommodent guère.
A défaut d’être de simples garderies pour éviter des “ dérapages incontrôlables ”, nos écoles sont des centres d’uniformisation, de standardisation et d’abêtissement collectif pour le maintien de l’unanimisme et du statu quo. Il n’est plus question d’une simple dérive qui peut être accidentelle et donc pardonnable. C’est une politique pensée, mûrie et scrupuleusement appliquée : un processus de dégénérescence qu’aucune demi-mesure ne pourra arrêter ! Je ne suis pas de ceux qui prédisent l’apocalypse et se délectent de son avènement imminent, mais de ceux qui tirent la sonnette d’alarme pour que quelque chose soit fait avant qu’il ne soit trop tard ! Je suis surtout de ceux qui mettent toujours la main à la pâte afin que l’Histoire ne se fasse pas sans eux. Lorsque tant d’intrigues, de grenouillages et de barbarie ont cours dans une institution qui avait pour vocation de secréter la civilisation, c’est que tout le tissu social est atteint et que le traitement ne peut plus être local. Le salut passera par un travail de fond pour l’avènement d’une société camerounaise vraiment démocratique avec la reconnaissance de toutes ses valeurs corollaires que sont le pluralisme, la tolérance, le mérite, la participation et le dialogue.
Par Jean Takougang*
Publié le 30-08-2006
N.E
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