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Le détournement de la justice républicaine: une grande réalisation du Biyaïsme
Correspondance
BRUXELLES - 18 JAN. 2012
© Thierry AMOUGOU | Correspondance
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Le cas ENOH MEYOMESSE, n’est qu’un fait stylisé supplémentaire qui matérialise, parmi tant d’autres, l’état contreproductif et régressif de la justice camerounaise après trente ans de concentration de tous les pouvoirs par un seul homme...
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Le détournement de la justice républicaine: une grande réalisation du Biyaïsme
Correspondance
BRUXELLES - 18 JAN. 2012
© Thierry AMOUGOU | Correspondance
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Le cas ENOH MEYOMESSE, n’est qu’un fait stylisé supplémentaire qui matérialise, parmi tant d’autres, l’état contreproductif et régressif de la justice camerounaise après trente ans de concentration de tous les pouvoirs par un seul homme...

Thierry Amougou
Photo: © T. A.


Alors qu’on nous parle des « grandes réalisations » comme d’une matérialisation sénile du rêve d’un exercice libidineux du pouvoir enfin au service du collectif, la plus « grande réalisation » du Biyaïsme est pourtant déjà parachevée et livrée aux Camerounais. C’est celle d’avoir privatisé le pouvoir exécutif depuis 1982 pour opérationnaliser son exercice à vie. Cette grande réalisation-là ne se conjugue ni au futur, ni en projets à venir comme celles promises par le nouveau septennat. A l’instar de tout ce qui va à contre-courant de l’usage du pouvoir exécutif comme d’une ressource collective, elle est déjà effective depuis trente ans. C’est une situation qui autorise un bilan, non seulement parce que trente ans c’est plus de la moitié de l’espérance de vie d’un Camerounais, mais aussi parce que le pouvoir exécutif à vie de BIYA est « la grande réalisation » à l’aune de laquelle tous les aspects de la société camerounaise doivent être analysés. C’est la variable explicative de leur état et de leur fonctionnement actuels. « La grande réalisation » qu’est le pouvoir à vie saccage en fait tous les contre-pouvoirs et détruit par là le principe de séparation qui en préserve le fonctionnement optimal d’une République.

Dès lors, le cas ENOH MEYOMESSE, pour la Fondation Moumié, n’est qu’un fait stylisé supplémentaire qui matérialise, parmi tant d’autres, l’état contreproductif et régressif de la justice camerounaise après trente ans de concentration de tous les pouvoirs par un seul homme. La justice camerounaise est dans un état de taudis institutionnel aux poutres rongées de termitières nourries au sang des injustices engendrées par le pouvoir à vie, la plus grande réalisation du Renouveau National. Cela peut se démontrer en quelques points non exhaustifs mais révélateurs, au-delà du cas ENOH MOYOMESSE, de l’état de délabrement de la signification et du rôle d’une justice dans une République.


L’injustice historique: les âmes immortelles des héros camerounais s’en souviennent encore

Parler de l’institution judiciaire dans une République revient à parler d’une institution collective. Elle se construit collectivement et donc démocratiquement par une société qui en fait un instrument de construction de sa cohérence et de sa cohésion fondées, tant sur un équilibre entre droits et devoirs, que sur l’égalité de tous les citoyens devant la loi. D’où le caractère non paradoxal de sa dégénérescence au Cameroun comme institution, étant donné qu’elle est du même tenant et de la même veine que le processus démocratique dont elle constitue un des plus puissants baromètres. Avec un processus démocratique bloqué depuis trente ans à un stade purement lexical, la justice camerounaise ne peut remplir sa fonction républicaine mais plutôt celle de justice corporatiste à elle assignée par un régime non démocratique. Cette dimension corporatiste et non républicaine de l’institution judicaire camerounaise, est une réalité historique aux conséquences politiques et économiques contemporaines.

Sur le plan historique, les âmes immortelles des héros camerounais de son indépendance réelle, se souviennent encore d’avoir été classées hors-la-loi, ennemis de l’Etat et contre l’unité nationale par une corporation composée de Camerounais et de colons avides de pouvoir pour perpétuer le statu quo de l’Etat-colonial. Le spectre de la malédiction de cette injustice historique qui frappa les héros de l’indépendance réelle du Cameroun au point de les avoir tous éliminé physiquement, hante encore la vie politique camerounaise et toutes les institutions y afférentes. Tout se passe comme si le pouvoir exécutif engendré par les assassinats des héros camerounais de son indépendance réelle, est un pouvoir, non seulement doté d’un gène dégénérescent pour le développement du pays, mais aussi pollué de son injustice historique. La culture bantoue profonde parlerait d’une malédiction transgénérationnelle qui reviendrait sur le Cameroun comme un boomerang tant que le péché originel d’avoir participé à l’assassinat de ses fils indépendantistes n’est pas absous par une mise en œuvre de leurs revendications : l’indépendance réelle, l’Etat de droit et la démocratie.

Le Biyaïsme qui, dans sa matérialisation systémique nationale et internationale, n’est qu’un prolongement du régime Ahidjo, traîne d’autant plus la tare de cette injustice historique et de la malédiction qui en découle, qu’il a continué dans la même logique que le régime qui lui mit le pied à l’étrier en 1982. En conséquence, la logique institutionnelle impulsée depuis l’Etat-colonial d’une institution judiciaire au service du pouvoir néocolonial, n’est toujours pas rompue. Les cas Engelbert MVENG ; Jean Marc ELA; NGONGO OTTOU ; BIBI NGOTA ; ENOH MEYOMESSE ; LAPIRO DE MBANGA ; ERIC KINGUE et PIUS NJAWE en son temps, ne sont que quelques morceaux choisis traduisant le caractère atavique de la tare historique que notre pouvoir exécutif et l’institution judiciaire qui en résulte ont hérité de l’injustice historique qui leur a donné naissance. A l’instar des upécistes assassinés, tous ces compatriotes ont vécu ou vivent une condition d’accusés pour attentat à la sécurité de l’Etat, dès lors qu’ils posent des actes et ont des comportements opposés à la logique du pouvoir exécutif né en tuant dans l’oeuf l’indépendance réelle du Cameroun.

Si une institution judiciaire au service de la préservation d’un pouvoir néocolonial ne peut remplir son rôle démocratique, elle ne peut non plus pas jouer sa fonction économique. En effet, l’institution judicaire, comme le montrent les recherches en économie, est un facteur de croissance économique via l’amélioration qu’elle induit au sein de plusieurs autres systèmes comme le système financier. Une justice juste est donc une variable opérationnelle via laquelle les objectifs de développement d’un pays sont atteints plus sûrement. Cela résulte du fait qu’elle assure la garantie des droits de propriété et attire les investisseurs qui ne courent plus le risque de perdre leurs investissements faute d’un système judiciaire fiable. Dès lors, il va sans dire que les « grandes réalisations » du nouveau septennat ont déjà du plomb dans l’aile car, frappées de la tare historique que nous venons de mettre en évidence, elles représentent le rêve irréalisable de d’une justice économique sans avoir solder les compte de l’injustice historique qui constitue la logique du pouvoir qui les promeut.


La privatisation de la justice camerounaise mène à son naufrage institutionnel

La démangeaison normative du Biyaïsme dont le point culminant est la perpétuelle révision constitutionnelle pour sa grande réalisation « du pouvoir à vie », a entraîné un désordre normatif qui lui-même induit une instabilité normative. En conséquence, l’Esprit des Lois dont parlait Montesquieu, ne gagnent pas tous les aspects de la société camerounaise, étant donné que les Camerounais veulent plutôt contourner un arsenal législatif désormais au service d’un projet de vie personnel. Ainsi, l’opération Epervier qui n’est que la matérialisation politique d’une crise civique induite depuis le sommet de l’Etat par abus de la fonction présidentielle, met en évidence, non seulement la fonction corporatiste de la justice camerounaise polluée de procès politiques, mais aussi, le fait que cette justice camerounaise n’assure plus la cohésion sociétale, mais joue le rôle d’assureur en dernier ressort des carences du Biyaïsme : elle est privatisée par un régime pour ses intérêts internes.

C’est cette privatisation qui parachève son naufrage institutionnel déjà entamé depuis le régime Ahidjo où l’injustice historique naquit comme fondement du pouvoir exécutif actuel. Cela étant, l’hyperjudiciarisation de la vie politique camerounaise traduite par l’opération Epervier, les cas BIBI NGOTA, LAPIRO DE MBANGA, ERIC KINGUE et ENOH MEYOMESSE, n’est pas le signe d’un Etat de droit qui avance, mais d’un Etat de non droit qui se renforce au point de faire de la sanction pénale l’arbre qui cache la forêt antidémocratique du régime en place. Autant dans un Etat de droit un Président de la République ne laisse pas une rumeur sur son décès courir pendant des jours sans y mettre fin, autant un citoyen, quel que soit son délit et quelle que soit sa classe sociale, ne doit être mis sous éteignoir par des basses polices aux méthodes dignes de la gestapo. Un Etat de droit informe les citoyens sur ce qui se passe et préserve toujours la cohésion entre droits et devoirs de tous et de chacun.

En outre, les cas d’assassinats non élucidés par cette justice de NGONGO OTTOU, d’ENGELBERT MVENG, DES DISPARUS DE BEPENDAS et DES CAMEROUNAIS TUES EN MARS 2008, font que sa dégénérescence institutionnelle est difficilement rattrapable car la société camerounaise lui a depuis longtemps retiré son estime sociale. Les seuls dossiers qui avancent sont ceux de l’opération Epervier ou lorsqu’une sanction administrative concernant Samuel Eto’o est annulée ou commuée en sanction résiduelle de quelques mois : les ordres viennent d’où nous savons et ces ordres font une justice camerounaise détournée de sa fonction stabilisatrice de la société.

La tare de l’injustice historique continue donc autant que sa malédiction institutionnelle à un tel point que le Cameroun a désormais une justice et un pouvoir exécutif à un seul tour. Autant le pouvoir s’acquiert à un tour à vie et se renouvelle à seul tour, autant la justice fonctionne à un seul tour, c’est-à-dire instruisant uniquement à charge. Autant les Camerounais font l’expérience d’un pouvoir à vie à seul tour, autant ceux qui sont incarcérés par l’opération Epervier ne sont instruits qu’à charge alors qu’ils sont le fruit d’un système toujours en place. A l’instar des victimes de l’opération Epervier, de nombreux Camerounais font les frais, non seulement d’un pouvoir exécutif à vie donc à un seul tour, mais aussi d’une justice à un seul tour parce que vous gardant en prison pour le reste de vos jours tant que la grande réalisation du pouvoir à vie court toujours.

Que les faits avancés par le pouvoir à l’encontre de ENOH MEYOMESSE soient véridiques ou non, ce Camerounais fait surtout les frais d’une injustice historique ayant présidé aux fondements du pouvoir exécutif qui s’est transmis du premier régime camerounais au Biyaïsme. C’est cette tare historique, de nature atavique parce que institutionnalisée, qui transforme en hors-la-loi tout Camerounais qui travaille dans le sens de libérer et de rendre justice au peuple camerounais. Là gît le problème politique central du Cameroun et partant, de toutes ses institutions. La sagesse chinoise dit qu’un Etat est bien administré lorsque la broussaille envahit les escaliers qui mènent vers ses tribunaux. Les escaliers des tribunaux camerounais sont lisses et ses prisons pleines. Cela est la conséquence de la faillite consommée du politique et de sa gouvernance.


Thierry AMOUGOU,
Président de la Fondation Moumié


Dernier ouvrages publié

Le Biyaïsme: le Cameroun au piège de la médiocrité politique, de libido accumulative et de la (dé) civilisation des mœurs, Harmattan, Paris, 2011. Pour plus d’informations, suivre le lien: http://www.myboox.fr/livre/le-biyaisme-le-cameroun-au-piege-de-la-mediocrite-politique-de-la-libido-accumulative-et-de-la-decivilisation-des-moeurs-1769801.html

Rédaction de Cameroon-Info.Net
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