Afrique - Achille Mbembé (Universitaire camerounais): «L’Afrique réelle n’attend rien de la France»

Par Jean-M NKOUSSA | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 28-Nov-2017   7377
Achille Mbembe Archives
A l’occasion de la visite du président français Emmanuel Macron à Ouagadougou, le philosophe camerounais a accordé une interview à Le Point.

Pour Achille Mbembé, les africains doivent tourner le dos à la France et prendre leur destin en main. Quelques extraits de cet entretien réalisé dans le cadre des ateliers « Pensée de Dakar ».

Question : Emmanuel Macron se rend en Afrique, et prononcera le mardi 28 novembre son discours de politique africaine. Qu'en attendez-vous ?

Achille Mbembe : L'Afrique réelle – pas celle des chefs d'État et des élites incrustées au pouvoir – n'attend rien de la France. Elle a raison. Nous ne devons attendre de personne ce que nous pouvons nous offrir à nous-mêmes. Sur le plan culturel, le refus de la colonialité est dans une phase ascendante. Mais cela ne suffit pas. Les rapports entre la France et ses ex-colonies changeront le jour où le corps politique africain aura atteint un degré de puissance tel qu'il sera à même de poser des limites à ce que la France peut se permettre et à ce qu'elle ne peut plus se permettre en Afrique. En attendant, la tâche de la pensée critique et de l'imagination intellectuelle est d'accompagner ce mouvement. Nous le ferons en étant sensibles aux signes qui nous interpellent. L'un de ces signes, c'est la prise de conscience parmi les nouvelles générations de l'impératif à tenir la France en respect, à lui faire drastiquement réviser à la baisse ses désirs d'abuser l'Afrique.

Question : La pensée critique, justement nous ramène aux ateliers de la Pensée de Dakar : sur les thèmes abordés pendant ces journées (et ces nuits) de la seconde édition début novembre, lesquels vous paraissent les plus importants pour l'avenir du continent ?

Achille Mbembe : Je crois que le thème de l'avènement d'un nouveau régime climatique nous suivra pendant les années qui viennent et qu'autour de cette crise climatique, écologique, quelque chose de fondamental se joue, qui a trait aux rapports entre l'espèce humaine et les autres espèces, qui se joue sur la vulnérabilité et la durabilité de notre monde, quelque chose qui se joue autour de l'idée selon laquelle ce monde, il nous faudra le partager comme condition même de sa durabilité. Et partager le monde, c'est évidemment l'ouvrir à tous ses ayants droit, cela pose toutes ces questions de mobilité, de circulation… Un des dangers auxquels le continent fait face dans les années qui viennent est la perte de sa souveraineté en ce qui a trait aux décisions concernant la circulation des personnes, la gestion de ses frontières. Par exemple, la France est en train d'installer au Tchad, au Niger et dans quelques autres pays sahariens ou sahéliens ce qu'on appelle des centres de tri, s'agissant de la régulation des migrations en direction de l'Europe. Le triage, c'est quoi ? Une procédure de sélection des gens, et dans ce cas ceux qui sont utiles, et ceux qui ne le sont pas… En conséquence de l'externalisation des frontières européennes, nous risquons de nous voir dépossédés des paramètres de la souveraineté dont on sait qu'une de ces manifestations est de décider qui peut venir, ou pas, être mobile ou pas, circuler, ou pas. Les Africains risquent d'être pénalisés doublement, avec la criminalisation de la migration, qui les confine à rester à l'intérieur du continent et dans la mesure, où à l'intérieur du continent, ils ne peuvent pas circuler non plus à cause de frontières nationales rendues intangibles depuis 1964. Comment en sortir ? En accélérant les processus d'intégration régionale, en acceptant de mettre en place une harmonisation des politiques de migrations internes, avec les ressources technologiques disponibles, etc. Un tas de choses peuvent être faites de ce point de vue, l'essentiel étant que l'Afrique s'ouvre sur elle-même. Parce que ce qui est en jeu, c'est à qui appartient le monde, ses ressources comment le partager.

Question : Il vous a été beaucoup demandé à vous, les intellectuels, de passer à l'action, que répondez-vous à cette demande récurrente du public ?

Achille Mbembe : La question du penser et du faire, il faudrait peut-être la régler une bonne fois pour toutes. La fonction de la pensée est multiple, l'une de ses fonctions est de créer des œuvres qui durent et permettent à une société, à une culture, de s'inscrire durablement dans une production de significations, voilà une des fonctions de la pensée. Il y en a d'autres ; celles dont la fonction est la méditation, voire la contemplation, et il y a place pour ce genre de pensée puisqu'elle débouche sur des pratiques sociales, individuelles sans lesquelles une société ne parvient pas à mettre en rituel ses significations ultimes. Et il y a d'autres pensées dont la fonction est de déboucher sur des actions concrètes. Ces divers ordres de la pensée produisent, chacun à son niveau, divers types de pratiques. À mon sens, la fonction fondamentale de la pensée est justement de rendre pensable ce qui a priori semble ne pas l'être. Mais toutes ces fonctions sont essentielles pour le devenir du continent

Question : Dans quelle mesure les Ateliers de la pensée, ici, à Dakar, revendiquent eux-mêmes une identité africaine ?

Non, justement, ce n'est pas du même ordre. Et c'est bien pour échapper à toute assignation identitaire que la plupart d'entre nous met en avant l'idée d'un monde sans l'Afrique et d'une Afrique séparée du monde mènent droit à l'impasse. Tout se joue au niveau de l'interface, et non pas au niveau d'unité prise en elle-même et séparée des autres. Nous voulons penser justement à partir d'une position d'enchevêtrement et non pas de séparation, qui serait une position identitaire, ce que nous récusons. Nous voulons travailler dans ce qui se tisse, et que les uns et les autres ont appelé la relation. Il est impossible pour nous et le reste du monde, de penser comme si Édouard Glissant n'avait pas existé.

Auteur:
Jean-M NKOUSSA
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