Cameroun - Réaménagement ministériel/ Franck Essi (SG du CPP) : «Le Cameroun a urgemment besoin d’un profond changement»

Par Marie Louise SIMO | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 06-Mar-2018   7745
Franck Essi, SG du CPP M L Simo
Le Secrétaire général du Cameroon People's Party (CPP) revient dans cet entretien, sur le récent réaménagement gouvernemental, intervenu le 2 mars dernier. Un décret présidentiel qui selon cet homme politique, n’obéit ni aux critères de la performance en matière de gouvernance publique, ni à une volonté de répondre aux demandes légitimes des populations.

Comment avez–vous  apprécié  cette sortie inattendue du président de la République ?

Nous pensons que cette sortie est conforme à ce qui a souvent été fait par Monsieur Biya. C’est une énième décision qui n’obéit ni aux critères de la performance en matière de gouvernance publique ni à une volonté de répondre aux demandes légitimes des populations. Le timing de cette dernière correspond aux intérêts du Président et non à celui de la Nation.  Si l’intérêt de la Nation était la principale préoccupation de Mr Biya, il y a longtemps qu’au regard des scandales, des contreperformances et des dysfonctionnements observés dans certains ministères, des changements auraient dû être faits. Si le bien-être des populations était la priorité de Mr Biya, il y a longtemps que de nombreux ministres ne le seraient plus.  Rendus où nous sommes, avec environ 35 réaménagements ou remaniements ministériels en 35 ans, on ne peut que conclure que c’est le Président lui-même qui est le principal problème de la gouvernance dans le pays.

Vue la situation socio-politique actuelle, est-ce que ce décret  présidentiel est tombé au moment opportun ?

Non. Cet acte ne répond pas de manière pertinente à la situation socio-politique actuelle.  Il n’est la promesse de résolution d’aucun problème majeur que vit le pays. Au contraire, il conforte dans l’idée que nous allons nous enfoncer un peu plus dans la crise.  Le temps du Président n’est plus une notion acceptable. Le temps qu’il convient de considérer, c’est celui du peuple ! C’est le temps des situations de crises qui doit être considéré.  Quand on regarde la crise dans le Nord – Ouest et le Sud – Ouest, il est évident que des mesures prises tôt et bien appliquées nous auraient évité la situation de quasi guerre civile dans laquelle nous sommes. Le Président de la République est au service du peuple camerounais et non le contraire. Son pouvoir discrétionnaire ne peut pas et ne doit pas continuer à s’exercer au détriment des intérêts vitaux des camerounais.

La création d’un ministère de l’Administration territoriale, en plus confié à un ressortissant de la partie anglophone,  est-elle une ébauche  de solution à la sortie de la crise dite anglophone ?

On ne peut pas sérieusement penser que la nomination de certaines personnalités anglophones à des postes de responsabilités importants est une solution à cette crise. C’est une erreur d’analyse grave et profonde dont nous payerons très cher les conséquences. Rappelons – nous que le nouveau Ministre de l’Administration Territoriale ainsi que la nouvelle Ministre des Enseignements Secondaires sont parmi les personnalités qui ont exacerbé la crise par leurs propos et leurs actes. La seconde, en tant que Vice Chancelor de Buea a fait entrer les forces de maintien de l’ordre dans l’enceinte de l’université pour mater brutalement les étudiants qui manifestaient pacifiquement.  N’oublions pas que le nouveau ministre de l’administration territoriale a affirmé qu’il n’y a pas de problème anglophone et a essayé d’organiser le meeting du 08 décembre 2016 qui a été le déclencheur des premiers morts dans cette crise.  Par ailleurs, rendus où nous sommes, avec l’émergence et le déploiement des sécessionnistes, la question du réaménagement de la forme de l’Etat est plus que jamais centrale si l’on veut couper l’herbe sous les pieds de ceux qui souhaitent la partition du pays. Créer un ministère de la décentralisation ne constitue pas une  mesure à la hauteur de la situation et des enjeux. Ceci, 22 ans après l’affirmation sans implémentation effective du caractère décentralisé de l’Etat du Cameroun dans la Constitution.

Cette crise nous a révélé, si certains en doutaient, que les élites avec lesquelles Mr Biya gouverne ne sont représentatives de personnes. Elles n’ont pas d’encrage social et n’ont aucune légitimité à parler au nom des populations. Cette crise révèle aussi que le contentieux historique que les dirigeants actuels du pays n’ont pas voulu gérer ne peut plus faire l’objet de demi-solutions. Le Cameroun résoudra cette crise par un dialogue national, participatif, inclusif, public et sans tabou. Toute autre mesure n’est qu’une perte de temps qui nous coûte en vies humaines et en énormes pertes matérielles et financières.

Il y a de nouveaux visages et bien évidemment des départs, ces changements étaient-ils nécessaires ?

Le Cameroun a urgemment besoin d’un profond changement de son système de gouvernance. Pour changer ce système de gouvernance, il faut nécessairement changer les gouvernants actuels. Pas quelques-uns seulement mais la quasi majorité. Il faut surtout changer le Président actuel qui, compte tenu de son attitude et de l’aggravation de la crise, a montré son incompétence. Ces nouveaux visages, qui en fait sont des figures connues du système, ne peuvent nullement changer ou infléchir la gouvernance catastrophique que nous connaissons depuis des décennies dans notre pays. Ils ont le même adn politique que les personnes qu’elles remplacent. A ce titre, si l’on estime que les mêmes causes produisent les mêmes effets, on ne peut que s’attendre à la poursuite voire l’accélération de la dégradation de la situation sur le terrain des crises profondes que nous connaissons.  Notre pays est dans des difficultés telles que la seule solution capable de nous permettre d’éviter les points de non-retour, c’est une transition politique démocratique qui nous permette de refonder notre pays. Le réaménagement actuel est un rafistolage qui n’aura aucun lendemain historique si ce n’est celui d’accélérer le pourrissement de la situation.

Est-ce qu’il y a,  à votre avis,  des postes ministériels qui n’ont pas été touchés et qui avaient besoin d’un changement ?

Bien sûr qu’il y a de nombreux postes ministériels dont les titulaires ne se sont pas illustrés par une particulière efficacité.  Si l’on avait le souci d’apaiser les esprits dans la crise anglophone, on n’aurait pas gardé ceux des ministres qui ont mis l’huile sur le feu. Si l’on avait le souci de répondre aux besoins de santé des populations, il y a longtemps que nous n’aurions plus le même ministre. Si l’on voulait écouter les étudiants et vraiment préparer leur avenir, nous ne sommes pas certains que les promoteurs de l’opération PBHev seraient encore en place.  Mais nous l’avons dit, ce pays a besoin d’être refondé. Le système actuel et ses animateurs ont fait la preuve de leurs incompétences et pour certains de leur méchanceté vis – à – des Camerounais/es. Nous n’avons pas besoin de changer certains ministres. Nous avons besoin de changer la classe politique actuellement au pouvoir, démanteler le système inefficace et corrompu mis en place et refonder notre pays sur des bases saines. Tant que ces derniers sont là, le pays continuera à s’enfoncer.  Fort de ceci, nous ne pouvons qu’inviter les Camerounais/es à agir avant qu’il ne soit trop tard. Rendus où nous sommes, il est parfaitement légitime de se mobiliser pour imposer le départ ou la mise à la retraite de certains acteurs qui, par leur incurie, leur incompétence et leur antipatriotisme, ont pris une nation en otage.

Entretien réalisé par M.L.S.

 

Auteur:
Marie Louise SIMO
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