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Celestin Monga: Lettre ouverte à Lapiro ou le procès du régime Biya
Le Messager
Washington, 10 avril 2008
© Célestin Monga | Le Messager
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. . .L'heure est grave, tu le sais aussi bien que moi. Nous avons épuisé notre stock de naïveté et de patience. Nous ne pouvons continuer ni d'attendre le Messie, ni de compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à être les leaders de l'opposition. . .
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Mon cher complice Ndinga Man,

Je ne vais pas te demander comment tu vas. Je sais bien que, du fond de ta cellule de prison, tu es en grande forme intellectuelle et que tu nous prépares déjà les textes pimentés de ton prochain album. J'imagine bien la pitié que tu dois éprouver pour tes pauvres policiers mal payés qui sont chargés de t'humilier jour et nuit. Je sais la dose de bienveillance que tu entretiens sûrement à l'égard de ces fonctionnaires zélés comme le "commissaire", le "procureur" ou le "juge", ces braves compatriotes qui ne font qu'appliquer les instructions de la hiérarchie. Ironie du sort : tu n'as cessé de te battre pour ces gens-là pendant toute ta vie d'adulte. Et voilà : ces souffreteux t'infligent maintenant les petites et grandes humiliations qui leur donnent l'illusion de disposer d'une parcelle de pouvoir. Pour une fois dans leur vie, ils sont, eux aussi, "quelqu'un".

Mais tu le savais. Tu n'as jamais été dupe. Tu n'as jamais été un Mboutoukou. . . La vie imite parfois les mauvais films western de notre enfance : aucun bienfait n'est jamais impuni. Ceux qui bénéficient le plus de ta générosité sont souvent ceux qui se sentent humiliés par elle. Ils se sentent redevables et donc coupables. Ils peuvent se montrer hargneux, fourbes, implacables. Je suis sûr que tu dois sourire tous les matins et tous les soirs en les voyant déambuler devant toi avec leurs faux airs sérieux, leurs costumes mal coupés et leur faconde imbécile. Ils ont faim. Ils ont peur. Ils ont des enfants à nourrir. Ils ne peuvent te regarder dans les yeux et te dire ce qu'ils pensent véritablement au fond d'eux-mêmes, à savoir que tu es leur héros. Ils doivent bien faire semblant de respecter les ordres reçus, pour mériter leur maigre pitance. Sinon, ils pourraient eux-aussi se retrouver au cachot. Comme tous ces ministres de pacotille que l'on ramasse au hasard des humeurs du "Président de la République", et qui passent sans transition des fauteuils en cuir moelleux de leurs Mercedes volées au sol humide et puant des prisons de Yaoundé ou de Douala.

Toi au moins, tu n'as jamais habitué ton corps aux bonnes choses qui font si mal lorsqu'on en est brutalement privé. Tu as toujours été un citoyen de base et le succès international au niveau de ta carrière ne t'a jamais éloigné de ta modeste maison de Mbanga. Tes repères sont restés les mêmes, tes amis aussi. Tu n'as jamais eu besoin d'être nommé par "décret présidentiel" à un strapontin quelconque pour être quelqu'un. Tu es né seigneur et tu le resteras, que ce soit dans les plus grands palaces de ce monde ou au fond de ta cellule infecte de prison. En revanche, le commanditaire principal de ton arrestation et des tortures physiques et mentales dont tu es l'objet, a toujours été un esclave et le demeurera toute sa vie. Le fait qu'il se déguise dans des costumes trois pièces et qu'il se proclame chef de l'Etat depuis un quart de siècle ne changera rien à son destin : son histoire sera toujours celle d'un vieux Nègre aigri et complexé, tragiquement échappé d'une mauvaise bande dessinée. Même s'il nous survit comme il le proclame régulièrement, son éloge funèbre que nous écrirons collectivement, peut-être depuis nos tombes, en dira long sur son degré de machiavélisme et sa petitesse.

Grand Ndinga Man,

Je sais aussi que ton angoisse en ce moment concerne surtout Louisette, ton épouse, et les enfants. Comment se débrouillent-ils sans toi ? Comment vivent-ils ton absence de la maison ? Comment gèrent-ils la douleur de te savoir fragile et vulnérable derrière des barreaux, jeté tout nu à même le sol sous les regards méprisants de tes geôliers, livré en pâture à la pitié du monde ?
Je te rassure : Louisette est calme et réfléchie. Tu lui manques, bien sûr, ainsi qu'à Rebecca, ta petite fille de sept ans à qui j'ai parlé au téléphone hier. Mais n'aie pas d'inquiétude : toutes les deux portent leur douleur avec une classe et une dignité dont seules les femmes camerounaises sont capables. Louisette s'occupe héroïquement des enfants pendant ton absence. Elle est admirable. Elle est le symbole de ce pays-là, dont toi et moi ne désespérerons jamais.

Big Katika fô Mbanga,

Ceux qui t'ont traîné une nouvelle fois en cellule sont des joueurs de poker. Ils sont convaincus que le moment leur est propice pour procéder librement à toutes les malversations politiques possibles : la hausse des salaires, au demeurant insignifiante, que "le Président" a généreusement consentie aux fonctionnaires et aux soldats (comme si l'argent venait de sa poche), leur donne l'illusion d'avoir la situation en mains, comme ils aiment si bien le dire. Les cours record du baril de pétrole offre quelques centaines de milliards de francs supplémentaires pour acheter quelques âmes indociles. Les communiqués hypocrites de la communauté internationale ne portent que sur le Zimbabwe et le Tibet, ces lieux à la mode. La léthargie et l'épuisement mental des leaders de l'opposition sont des gages de tranquillité. Même les intellectuels (les "longs crayons" comme tu les appelles) sont essoufflés.

L'ensemble de ton ?uvre musicale le prouve, de Persévérance, ton premier album (1978) à Constitution constipée, ton dernier single (2008) : tu t'es préparé toute ta vie à assumer ce qui t'arrive aujourd'hui. C'est triste et banal dans le contexte du Cameroun actuel, marqué par des harcèlements de petits commerçants, des arrestations arbitraires (Mboua Massock), des enlèvements et détentions extrajudiciaires (Joe la Conscience), des accidents mystérieux (Jean-Michel Nintcheu), des assassinats odieux (Jacques Tiwa), la privatisation de la violence d'Etat par le biais d'un renforcement de milices privées aux ordres d'individus louches, et le médiocre cinéma de la chasse aux hauts fonctionnaires corrompus (Opération Epervier).

Fabien Eboussi Boulaga, ce philosophe que le monde entier nous envie mais que personne n'écoute à Yaoundé, s'interrogeait récemment : "Sommes-nous en voie de nous installer pour longtemps dans une société où règnent le mensonge, la funeste passion de l'enrichissement soudain, une joyeuse insouciance barbouillée de sang, de crasse, de stupre accompagnant la destruction de notre humanité ?" Oui, malheureusement.

Grand Ndinga Man,

J'y pense : 2008, déjà. 2008, 1991. Dix-sept ans. Les jours semblent reculer et l'histoire du Cameroun bégaie. Bien sûr, nous savons que l'histoire est tragique. Mais quelle douleur d'observer que, depuis 1991, notre pays a parcouru le chemin. . . à l'envers. Quelle déception de te savoir dans une cellule comme celle où beaucoup de Camerounais se trouvaient il y a une vingtaine d'années, simplement parce que l'on te soupçonne d'avoir exprimé une opinion, et d'avoir exercé ton droit citoyen de dissidence. Quel cauchemar de constater que les nombreux sacrifices consentis par tant de générations de Camerounais ont été gaspillés. Et de se sentir ramené si longtemps en arrière lorsque c'était moi qui passais des nuits en cellule, pendant que Ben Decca, André-Marie Tala, Djeukam Tchameni, Charles Tchoungang, Protais Ayangma et toi dépensiez votre souffle à travers le pays pour me faire libérer.

Au-delà de nos itinéraires croisés et de nos microscopiques cas individuels, quelle tristesse de voir notre pays revenu pratiquement à la case départ, et s'enfoncer allégrement dans le néant : fin février, en l'espace de cinq jours, plus d'une centaine de personnes ont trouvé la mort dans des violences policières - simplement parce qu'elles avaient organisé des marches de protestation contre la vie chère, contre le scandale de la corruption, contre les ambitions du monarque d'Etoudi. Une centaine de morts dans un pays de 20 millions d'habitants, c'est l'équivalent de 1.500 morts ici aux Etats-Unis. Pourtant, les prophètes de la démocratie de la Maison Blanche, du Pentagone et du Congrès, ceux-là mêmes qui voudraient imposer au monde entier des leçons d'éthique et de liberté se sont tus. Ils ont détourné le regard. Les actions courageuses de sensibilisation organisées par des militants de défense des droits de l'homme ne les ont pas émus. Il faut dire que ni les 200.000 morts du Darfour, ni les 4 millions de morts du Congo ne les ont sortis de leur "long sommeil dogmatique" (Achille Mbembe). Ce n'est donc pas la disparition de quelques Bantous sous le soleil de plomb et l'humidité des tropiques qui perturberait leur sérénité et leur bonne conscience.

Plus grave encore, des milliers de Camerounais meurent chaque jour silencieusement à travers le pays, pour diverses raisons : ils n'ont pas accès à l'eau potable ; ils ne peuvent se rendre au dispensaire le plus proche, souvent situé à plus de dix kilomètres ; ou ils s'y sont rendus, juste pour constater que ces soi-disant centres de santé ne disposent ni de médicament, ni de l'équipement minimal, ni d'eau, ni d'électricité, ni même de médecin. Ils meurent aussi parce qu'ils tentent de vaquer à leurs occupations et se retrouvent dans de terribles accidents de la circulation?un demi-siècle après l'indépendance, les pistes que les colons nous avaient généreusement léguées ont disparu, faute de maintenance. Pendant ce temps, le monarque d'Etoudi apprend à jouer au golf et à écouter Mozart. Tiger Wood n'a qu'à bien se tenir?
Même la liberté de la presse que Pius Njawe et les autres croyaient avoir conquise de haute lutte en 1991 paraît désormais un souvenir lointain. Oui, bien sûr, plusieurs radios et chaînes de télévision privées ont reçu toutes les autorisations, licences et parfois même subventions et soutiens financiers nécessaires à leur activité. A condition d'afficher des grilles de programmes qui célèbrent la futilité, les faits divers, le divertissement et la nègrerie la plus crasse. Tant qu'il s'agit de montrer à l'antenne des Nègres hilares qui dansent le ndombolo, le "gouvernement" est serein. Quant aux médias qui osent diffuser des chansons de toi ou de Longué Longué, dénoncer la corruption, la débauche, l'impunité, tant pis pour leurs promoteurs : on leur enverra d'abord des inspecteurs d'impôts. Puis, des huissiers. Equinoxe TV, Radio Equinoxe et Magic FM en ont fait la triste expérience. S'ils ne captent pas le message, on leur enverra des tortionnaires de la Sécurité militaire (Semil), ceux-là mêmes qui ont les mines les plus patibulaires. Ensuite, on les jettera en prison après des parodies de procès sur des prétextes divers, ou on leur organisera carrément des accidents de la circulation. Personne ne se doutera de rien, puis qu'il est de notoriété publique que les routes et les véhicules circulant dans le pays sont en piteux états, et que la plupart des conducteurs à qui l'Etat a délivré un permis ne savent pas vraiment conduire?

Big Katika fô Mbanga,

L'élite politique, tu m'en as toujours parlée. Cela a toujours été un sujet de désaccord entre toi et moi. Je trouvais que tu étais trop dur, trop impatient avec eux. Je leur trouvais des circonstances atténuantes. C'est difficile d'être réduit pratiquement au chômage, d'être clochardisé, de vivre grâce à la charité de quelques militants, de recevoir régulièrement du gaz lacrymogène au visage, et de demeurer un homme libre. Ils ont eux aussi des familles à nourrir, n'est-ce pas ? J'espérais qu'ils finiraient par faire le bilan de leurs propres actions, constater leur inefficacité, et en tirer eux-mêmes les conséquences. Malheureusement, ils en sont incapables. Ils ont tellement rêvé de se substituer à leur modèle d'Etoudi qu'ils ont fini par lui ressembler. Au fond, ce n'est pas surprenant. Ces hommes-là sont faits du même moule. Ils partagent le même imaginaire. Ils sont vivants et nous nous en félicitons. Mais nous devons faire leur deuil politique et moral, et célébrer leurs funérailles.

Reste "l'Assemblée nationale", dont les trois quarts des membres sont des prisonniers de droit commun en sursis. Ils ont tous compris la grande stratégie de vie au Cameroun depuis vingt-cinq ans : il faut s'enrichir par tous les moyens les plus illicites, et ensuite se battre pour être "élu" député du parti au pouvoir. Réfugié alors dans l'hémicycle de Ngoa Ekelle, sanglé dans le costume de représentant de la nation, arborant une écharpe tricolore avec glands à franges dorées, l'on peut chanter à tue-tête les louanges du "Président de la République" devant les caméras et rire discrètement sous cape. Je me demande cependant quelle est leur attitude lorsque les lumières s'éteignent. Entendent-ils leur conscience (cette petite voix céleste dont parlait Rousseau) ? Ont-ils l'intention d'envoyer tous leurs enfants, petits enfants et autres familles s'installer définitivement à l'étranger ? Que leur reste-t-il du Cameroun ? Leur reste-t-il des larmes pour pleurer ? Leurs yeux-sont-ils si secs ?

Sont-ils tous devenus aveugles lorsque, ce 10 avril, ils ont accepté de modifier la Constitution selon les termes précis que le monarque leur avait imposés ? Posée comme cela, la question est d'une naïveté impardonnable. Bien sûr qu'ils ne sont pas aveugles. Ils sont simplement égoïstes et cyniques. Après avoir obtenu des augmentations de salaires et indemnités, les "députés" ont été sommés de s'aligner sur la ligne du parti au pouvoir, faute de quoi ils perdaient leur mandat, source de revenus et statut social. Et pour bien faire comprendre aux éventuels récalcitrants que le "Président de la République" ne rigolait pas, quelques anciens ministres avaient été jetés en prison peu avant la réunion de l' "Assemblée nationale", sous le prétexte de la lutte contre la corruption. Le message était clair : ceux qui oseraient s'opposer à la volonté du Palais se retrouveraient immédiatement derrière les barreaux, pour une des nombreuses malversations, détournements et trafics dont tous les "députés" sont coupables. La technique a fonctionné : l'usage de la carotte d'une main pour amadouer les plus naturellement coopératifs, et le recours à la force la plus brutale pour secouer les quelques rares farceurs qui auraient des problèmes de conscience.
Tu connais mon avis sur la question de la révision : cette Constitution de 1996 est diabolique parce qu'elle porte en son sein les germes d'une guerre civile et même d'un génocide au Cameroun. Il fallait donc la modifier, mais de fond en comble, dans le cadre d'une grande conversation ouverte à toutes les sensibilités sociales et politiques, et sûrement pas pour supprimer la limitation des mandats présidentiels. Pas pour accommoder l'angoisse existentielle d'un individu qui, sentant venir sa fin, panique face à son maigre destin et croit pouvoir sinon ressusciter, du moins se réincarner en un autre.
Tu vois, Lapiro, en un sens, la situation est même plus préoccupante aujourd'hui : en 1991-92, nous avions au moins l'avantage de l'innocence, peut-être même de la naïveté. Certains d'entre nous croyaient vraiment pouvoir changer le pays. Nous bénéficiions d'un leadership intellectuel et moral d'hommes comme Mongo Beti, Ambroise Kom, Fabien Eboussi Boulaga ou Jean-Marc Ela, des gens à l'aise dans leur peau, n'attendant aucun subside, aucune subvention, ni aucune validation quelconque du monarque d'Etoudi. Les élites politiques sorties de l'ombre avaient au moins l'excuse de l'ignorance et de l'impréparation. Dix-sept ans après, l'incompétence politique n'est plus acceptable. Tu avais donc raison d'être particulièrement dur avec eux.

Big Katifa fô Mbanga,

Une chose dont les Camerounais ne parlent jamais, c'est le coût direct et indirect de la situation de crise larvée dans laquelle notre pays est enfoncé depuis si longtemps, sur les plans humain, financier, économique, politique et moral.

Le coût humain, tout le monde le connait, y compris ceux qui jouent avec les chiffres du nombre des victimes. Qu'importe que l'on ait dénombré "seulement" des dizaines de morts lors des événements tragiques de février, ou qu'il y en ait eu des centaines. L'histoire de notre pays est, malheureusement, l'histoire de la violence et de l'impunité. Mais nous devons tous admettre qu'un Camerounais qui perd sa vie aujourd'hui, simplement parce qu'il exprimait son opinion et son ras-le-bol face à l'injustice est un mort de trop sur notre conscience collective. Dans un tel contexte, il est à la fois dérisoire et de très mauvais goût d'engager une polémique autour du nombre de victimes. Cela a les relents d'une comptabilité funèbre.

Et puis, quid des morts anonymes qui jalonnent notre quotidien ? Qui comptabilise ces Camerounais innombrables qui se retrouvent à la morgue de l'hôpital Laquintinie et d'autres centres de santé, parce qu'ils n'ont pas eu l'attention médicale à laquelle leur citoyenneté énoncée dans la Constitution leur donnait droit ? Qui compte le nombre de ces enfants morts-vivants qui hantent chaque nuit les rues de Douala et Yaoundé comme des âmes damnées ou des fantômes ? Qui s'intéresse à ces milliers d'enfants abandonnés qui reniflent quotidiennement de la colle (la drogue des pauvres) dans les taudis de Maroua ? Qui s'intéresse aux enfants de tous âges abandonnés dans des orphelinats du Cameroun, morts avant même d'être nés ? Qui mesure vraiment le coût humain de cette crise que nous a offerte la politique dite du Renouveau ?

Grand Ndinga Man,

Je sais que tu aimes l'argent comme la plupart de nos compatriotes. Laisse-moi te donner un ou deux chiffres sur le coût financier et économique de la crise, qui est également astronomique. A cause de nos nègreries gouvernementales, l'Etat subit chaque année un manque à gagner financier que j'estime à presque 4 pourcent du produit intérieur brut, soit environ 400 milliards de FCFA. Il ne s'agit pas seulement de pertes de recettes douanières et d'impôt qui ne se matérialisent pas. Il s'agit aussi de taxes sur des activités et revenus privés perdus à cause de l'instabilité politique, des revenus publics partis en fumée à cause des retards sur des investissements publics et privés, du déficit des revenus touristiques, etc. A cela, il faut ajouter le gaspillage des fonds publics, comme les centaines de millions de dépenses supplémentaires de fonctionnement pour la police et les forces armées ; les achats d'équipements imprévus et inutiles (armes, munition, gaz lacrymogène, etc.) ; les frais de mission et de "motivation" des officiers de l'armée, des leaders politiques affamés, et des chefs traditionnels transformés en clochards et en mendiants ; le financement des promenades à travers le pays de "missions de soutien et de sensibilisation"?

Bien sûr, le monarque d'Etoudi n'en n'a cure : depuis trois ans, la Société nationale des hydrocarbures verse chaque année dans les caisses de l'Etat (qu'il considère comme sa propriété privée) 500 milliards de Fcfa au bas mot. Où va cet argent ? Qui dispose de la signature sur l'usage des fonds ? Où sont les gourous internationaux qui parlent de "transparence" et mesurent la "bonne gouvernance" ?
Pire que tout cela est le coût symbolique et politique de notre descente aux enfers. Au pays, des millions de Camerounais se sentent abandonnés à eux-mêmes, trahis dans leurs rêves. Leur révolte se réduit à des séances de prières et à quelques crises de colère épileptique, souvent d'ailleurs suivies de cures de jouissance effrénées lors des cérémonies de deuil, funérailles et mariages. Avec un taux de chômage avoisinant 60 pourcent de la population active, le culte des plaisirs faciles, le divertissement, et les visites régulières chez les sorciers semblent être les seules voies de salut.

Ce profond découragement et cet effondrement des ordres des valeurs sont bien notés à l'extérieur, et l'image et la crédibilité du pays en prennent un terrible coup. Obtenir un visa et traverser les frontières aujourd'hui avec un passeport camerounais relèvent de la gageure. Un compatriote de Houston m'a raconté récemment qu'il avait mis son passeport en vente sur le website Ebay.com pour un dollar symbolique. Personne n'en n'a voulu. . .

Oui, Ndinga Man,

Le Cameroun est aujourd'hui une triste métaphore de notre continent. La misère et la souffrance nous ont déshumanisés. A Washington, beaucoup d'Américains à qui je parle de la situation au pays haussent négligemment les épaules. Les plus sincères soulignent ce qui, à leurs yeux, nous caractérise : accoutumance à la misère et au fatalisme ; superficialité des élites jouisseuses ; acceptation passive d'une existence au rabais ; crises de violence à répétition ; bref, le désespoir permanent et goût immodéré pour l'insincérité.

J'ai appris à gérer ma colère. Je ne me fâche donc pas quand j'entends des gens qui nous veulent du bien nous décrire en ces termes. Lorsque j'explore le fondement de leurs opinions, ils le disent clairement : l'Afrique n'a pas eu le monopole de la souffrance et de l'injustice. Mais alors que d'autres communautés ont su vaincre les malédictions de l'histoire et se sortir de l'oppression, les Africains se seraient surtout enfermés soit dans un nationalisme primitif, soit dans une aigreur stérile contre le passé, se positionnant aux yeux du monde comme des victimes éternelles n'ayant à offrir à la conscience de l'humanité que leurs pleurs et leur amertume. Ils seraient en quelque sorte de ces peuples qui abusent de la malchance?

Big Katika fô Mbanga,

Tu m'as parfois demandé de te parler de la vie à Washington, de la façon dont les Camerounais ici et ailleurs dans le monde s'organisent pour influencer positivement ce qui se passe au pays. Oui, beaucoup d'associations ont été créées un peu partout, et certains compatriotes y mettent toute leur énergie, leur courage et leur passion. Ils organisent régulièrement des marches de protestations, collectent des signatures pour des pétitions, interpellent les journalistes et les organisations de défense des droits de l'homme. Ils font un travail ingrat, utile, mais malheureusement souvent inefficace.

L'exil est un défi constant. Il a évidemment de nombreuses dimensions. Il n'a pas besoin d'être géographique. Il peut se vivre à l'extérieur de son pays, tout comme il peut être intérieur et psychologique. Je veux dire par là qu'on peut vivre dans son propre pays et être en exil. C'est ton cas en ce moment, et celui de plusieurs millions de Camerounais qui vivent au Cameroun mais n'y ont pas le droit de vote, ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école, ne peuvent pas se soigner. On est en exil dans son propre pays, dans sa propre peau, dans sa propre existence lorsque l'on est contraint de vivre alors qu'on est considéré comme étant socialement mort.

Les Africains de la diaspora subissent souvent un double exil : ils vivent physiquement en dehors du pays qui les a vus naître, loin de leurs familles et amis. De plus, ils sont psychologiquement en dehors d'eux-mêmes. Coupés du sol natal et également coupés de l'idée qu'ils se font de leur propre vie, ayant perdu beaucoup de repères, comme des personnages des romans de Sony Labou Tansi... Naturellement, beaucoup d'entre nous souffrons de troubles mentaux divers comme l'anxiété ou la dépression, souvent sans le savoir. Je dis à mes amis ici que nous devrions tous avoir en permanence des comprimés de Prozac dans nos poches? Ceci n'est pas une affaire de statut social ou de moyens financiers. Car il ne faut pas confondre le bien-être, qui est une affaire individuelle, et le bonheur qui, chez les Africains, est souvent une question collective. L'aisance matérielle à laquelle certains d'entre nous ont droit en Occident ne leur confère pas nécessairement le bonheur de se sentir citoyens accomplis du monde. La grande question qui se pose à chacun d'entre nous qui vivons en exil est donc de savoir comment convertir le bien-être relatif auquel nous sommes parvenus grâce à notre travail, en vecteur de production de bonheur collectif au pays.

Comment maximiser l'exil ? Comment convertir le bien-être individuel auquel les Camerounais des Etats-Unis, d'Europe ou d'Asie peuvent accéder en un bonheur collectif ? Le premier réflexe est généralement de verser dans des actes de charité. Se contenter d'envoyer un peu d'argent au pays de temps à autre aide certes quelques familles là-bas. Cela nous donne aussi bonne conscience. Nous pouvons alors dormir sur nos deux oreilles avec le sentiment d'avoir rempli notre mission. Mais cela ne sera jamais suffisant. On n'a jamais vu un pays se développer simplement grâce à la générosité de quelques bienfaiteurs ou à la charité de sa diaspora. Malgré notre bonne foi, malgré la noblesse de nos intentions, malgré l'ampleur de notre générosité, les résultats de nos actions sur le terrain demeurent souvent insignifiants.

Complice Ndinga Man,

Comprenons-nous bien : je ne prétends pas qu'il soit inutile d'envoyer au Cameroun des transferts par Western Union, Moneygram, ou par d'autres moyens. Je ne prétends pas que les ouvrages scolaires, les ordinateurs ou les médicaments dont nous remplissons les containers en partance pour l'Afrique soient inutiles. Ils permettent d'éduquer des enfants et de sauver des vies. Mais dans l'ensemble, la rentabilité économique et sociale de ces opérations reste marginale. Après avoir envoyé d'énormes sommes d'argent au pays pendant cinq, dix ou vingt ans, beaucoup d'émigrés s'aperçoivent que les personnes ou les institutions que nous croyons avoir aidées se trouvent plus ou moins dans la même situation, et continuent de dépendre de notre générosité pour leur survie. On a donc parfois l'impression d'avoir simplement retardé une échéance douloureuse. La vraie question qui se pose est alors non pas celle de notre générosité, mais celle de l'efficacité et de la durabilité de nos actions.
Nous devons diversifier nos méthodes d'intervention. Il faut se remettre constamment en cause, ne pas céder aux crises d'ego qui font croire que l'on a réussi dans la vie parce qu'on a décroché un diplôme, un bon travail, un bon salaire et une belle maison, généralement adossée d'ailleurs sur un crédit bancaire? Il faut s'organiser plus rigoureusement pour changer les conditions de vie là-bas, et rendre les populations autonomes. Je ne crois pas que le destin de l'Afrique se joue à l'étranger mais quelques actions de lobbying bien ciblées à Washington, Paris ou Bruxelles peuvent influencer positivement les politiques publiques chez nous. Coréens, Chinois, Juifs et bien d'autres communautés d'émigrés se sont organisées pour peser efficacement sur les choses dans leur pays. Il serait utile d'étudier l'expérience de ces communautés dont les membres de la diaspora sont parvenus à influencer très positivement le développement politique et économique de leur pays. Non pas pour les répliquer mimétiquement chez nous car chaque contexte est particulier, mais pour en tirer d'éventuelles leçons dont nous pouvons nous inspirer.

Attention : la raison principale pour laquelle les diasporas coréenne, chinoise ou juive sont capables de mener des actions efficaces dans leurs pays d'origine, c'est l'assurance qu'ils y disposent d'un système efficace de bonne gouvernance politique. A Seoul, Tel-Aviv ou Beijing, les fonctionnaires impliqués dans les transferts de ressources, de savoir et de matériel provenant de l'étranger ont généralement un sens civique élevé. Ils ont été formés pour valoriser l'intérêt collectif, considéré comme condition sine qua non à l'intérêt individuel. Chacun, à son niveau de responsabilité, mesure la chance dont le pays dispose de pouvoir compter sur l'engagement de ceux qui sont partis. La techno-structure administrative est donc préparée à faciliter les transferts de compétence, de technologie, et de ressources. Des institutions dignes de ce nom sont en place pour accueillir et même susciter l'implication de ces hommes que le pays a formés et qui sont partis. Au Cameroun en revanche, l'on n'a qu'indifférence, mépris ou jalousie à l'égard de ces compatriotes émigrés qui ont eu le tort de quitter la misère nationale. Les maigres dons qui sont envoyés de par le monde pour aider des organisations à but non lucratif, des écoles, des centres de santé ou des associations villageoises sont considérés comme des sources de profit. Les personnes résidant à l'étranger et désireuses de contribuer au développement sont systématiquement rançonnées par des douaniers et des fonctionnaires aigris.

Les migrations peuvent avoir un impact économique énorme : les transferts de fonds que les Africains de la diaspora envoient tous les mois au pays et financent aussi bien la consommation que l'investissement. Dans des pays comme le Cap Vert ou le Ghana, ces transferts représentent de larges fractions du revenu intérieur. Toutes choses étant égales par ailleurs, les taux de pauvreté sont donc moins élevés au sein des communautés disposant d'une large diaspora qui sert de réseau commercial et financier au groupe. Beaucoup de commerçants sénégalais, maliens ou burkinabè de New York ont pu commencer leurs activités avec des crédits fournisseurs obtenus au sein de réseaux communautaires. Au-delà de son poids financier, la diaspora peut influencer le politique et l'institutionnel, les schémas sociaux et même les manières de voir. Les communautés expatriées les plus disciplinées peuvent s'organiser en lobbies d'influence très efficaces. Mais le plus important est la capacité de la diaspora à travailler étroitement avec ceux restés au pays pour lancer de puissantes initiatives citoyennes qui permettent de changer les mentalités et de crédibiliser l'espoir.

Grand Ndinga Man,

L'heure est grave, tu le sais aussi bien que moi. Nous avons épuisé notre stock de naïveté et de patience. Nous ne pouvons continuer ni d'attendre le Messie, ni de compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à être les leaders de l'opposition. Comme leur double d'Etoudi, ils sont mentalement épuisés. Nous devons même avoir pitié d'eux, honorer leur service à la nation, et les envoyer au musée de l'histoire dont ils n'auraient jamais dû sortir.

Nous devons prendre notre destin en mains. Car personne d'autre ne le fera à notre place. Ni ces hauts cadres de l'administration obnubilés par le énième remaniement ministériel, ni les officiers de l'armée, transformés pour la plupart en propriétaires immobiliers ou en commerçants, ni même la fameuse communauté internationale, qui n'a jamais cru un seul instant que les Africains méritaient eux aussi de choisir librement leurs dirigeants. Il suffit d'observer le silence complice de ces promoteurs de la démocratie, qui n'hésitent pas à faire le tour du monde pour aller imposer leur conception de la liberté en Irak, qui se mobilisent pour encourager le changement en Ukraine ou au Kosovo, mais sont aux abonnés absents lorsqu'il s'agit du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Tchad ou du Congo.

Paul Valéry l'a écrit quelque part : "Le pouvoir n'a que la force qu'on veut bien lui attribuer ; même le plus brutal est fondé sur la croyance. En somme, tout pouvoir est exactement dans la situation d'un établissement de crédit dont l'existence repose sur la seule probabilité (d'ailleurs très grande) que tous les clients, à la fois, ne viendront pas le même jour réclamer leurs dépôts." Il est temps que les 20 millions de Camerounais aillent au guichet de cette banque qui a mis notre société en faillite.

Nous devons affronter notre destin avec courage et optimisme. Nous devons organiser une large coalition citoyenne, au-delà des clivages idéologiques, politiques et ethniques artificiels qui divisent notre pays. Je l'ai toujours dit : 95 pourcent des Camerounais ont les mêmes problèmes (pauvreté, chômage, éducation de leurs enfants, accès à la santé). Les habitants de l'Extrême-Nord ont besoin d'eau potable, comme ceux de la province du Centre. Ceux de l'Est ont besoin de routes pour désenclaver leur région et évacuer leurs produits sur le marché, exactement comme ceux du Sud-Ouest. L'hôpital public de Sangmélima n'a pas plus de médicaments que celui de Bamenda. Les écoles publiques de Kousséri sont aussi déglinguées que celles de Bot-Makak. L'eau potable est aussi rare à Nkongsamba qu'elle l'est à Ebolowa. L'électricité est un luxe à Meiganga, tout comme elle l'est à Nanga-Eboko ou Bangangté. Mamfé demeure une ville enclavée, coupée du monde, tout comme Yokadouma et Moloundou. La misère est aussi violente à Batouri qu'à Garoua. L'écrasante majorité des Camerounais est unie dans sa souffrance.

En revanche, la minorité trans-ethnique qui gère le pays est solidaire dans la défense de ses intérêts. Un milliardaire Bamiléké a généralement les mêmes préoccupations qu'un milliardaire Foulbé ou Beti. Ces gens-là éprouvent rarement de la compassion pour le petit peuple, les "sauveteurs", les "ndos" et les "Tchouk head" dont tu chantes si bien les malheurs. Il n'y a donc pas de raison que nous nous laissions manipuler par les étiquettes ethniques vides de sens que veulent nous accoler les affairistes de la politique.

Nous devons organiser une ferme protestation, et arracher notre avenir des mains de ceux qui nous ont prouvé qu'ils en étaient totalement indignes. Comme les Américains et les Français il y a plus de deux siècles, comme les Sud-africains en 1990, comme les Polonais et les Ukrainiens hier, nous devons exiger que notre citoyenneté et notre dignité nous soit restituée. Pour cela, nous devons penser en priorité à des actions non-violentes mais nous ne continuerons pas de tendre la joue droite à ceux qui nous giflent la joue gauche. Après tout, Jésus-Christ, homme non-violent s'il en fut, avait dû se résoudre à recourir au fouet pour chasser les incorrigibles marchands de Jérusalem : "Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs b?ufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic !" (Evangile selon Saint-Jean, chapitre 2, versets 13-22).

Il y a toujours de nombreuses raisons de ne rien faire. Nous ne pouvons plus attendre. Le temps est venu de chasser des marchands du temple du Palais d'Etoudi. Nous devons le faire en évitant la haine et les règlements de compte, en affichant un niveau d'exigence éthique qui nous distingue de ces gens-là. Nous devons éviter les syndromes du Liberia ou du Rwanda. Je ne te détaillerai pas ici les modalités pratiques des actions citoyennes que nous devons engager. Des yeux voyeurs et indiscrets ne manqueront pas d'examiner cette petite lettre.

Complice Ndinga Man,

J'ai été plus long que je le prévoyais. Tes geôliers paranoïaques vont passer leur temps à chercher entre ces lignes la trace d'un coup d'état que toi et mois préparons. Demande-leur de se relaxer et de boire un peu de Matango à ta santé?
Il va falloir que tu sortes vite de ta cellule. Beaucoup de travail nous attend. Les Camerounais ont urgemment besoin de ton énergie, de ton unique sens de la satire, de tes éclats de rire, de ta voix cassée, de ton sale caractère, de ton entêtement, de ton courage, et de ton amour inconditionnel pour ce pays nôtre.
En attendant de te voir libre, je te propose de méditer dans la pénombre de ta cellule ces propos de Martin Luther King : "The ultimate measure of a man is not where he stands in moments of comfort and convenience, but where he stands at times of challenge and controversy." Ce n'est pas ton pidgin. Laisse-moi donc te traduire cela : "La mesure ultime d'un homme, ce n'est pas l'acte qu'il pose dans les moments où il est confortablement à son aise, mais son comportement pendant les périodes de souffrance et de controverse." Je n'ai pas besoin de te renouveler mon indéfectible fraternité spirituelle, et de cette camaraderie du rêve qui nous accompagne depuis si longtemps.
Washington, 10 avril 2008

Rédaction de Cameroon-Info.Net
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