Le poids de ce large plateau d’arachides qu’il porte sur la tête l’écrase pratiquement. Le visage plein de sueur, les lèvres sèches et les vêtements sales, Thomas Mballa, âgé de 11 ans, rode devant le magasin Score à Yaoundé, sous un soleil de plomb. Il hèle les passants à qui il propose ses arachides avec un argument commercial de poids : «
ce sont les arachides du villages », argumente-t-il à ses clients. Lorsque le feu est rouge, l’élève du CM2 au Centre administratif, écrasé par le poids de sa charge court péniblement vers les automobilistes pour leur proposer sa marchandise. Et le manège se poursuit toute la journée.
Comme Thomas, ils sont plusieurs centaines, des enfants, qui, à la faveur des vacances, ont investi les rues de Yaoundé ainsi que les marchés. On les voit, filles comme garçons, dont l’âge varie entre 8 et 14 ans, toute la journée, déambuler entre les voitures, risquant quelques fois de se faire renverser par des automobilistes agacés. Ils proposent, qui, des plastiques, qui, des chewing-gum, des bonbons, des plantains à la braise, etc.
Les raisons pour lesquelles ils se retrouvent dans la rue varient d’un enfant à un autre. Mais une constance demeure cependant: préparer la rentrée scolaire de septembre prochain. C’est le cas de Thomas. «
Je me débrouille pour préparer ma rentrée scolaire. J’ai déjà cotisé un peu d’argent et c’est ma mère qui le garde en attendant la rentrée pour acheter mes fournitures scolaires », confie l’enfant tout en regardant de gauche à droite pour essayer de trouver un potentiel client.
Pas loin de là, en face de la Sonel Centrale, Hervé Noungou, âgé de 8 ans et élève à l’école publique de Mfandena au CM1, vend des piles. Il est dans la rue depuis un peu plus d’un mois. Il confie qu’il fait une recette de 1000 ou 1300Fcfa par jour. Lui aussi dit vouloir aider ses parents à préparer sa rentrée. Le discours est pratiquement le même pour tous ces enfants qui mènent leur activité avec le sourire. Ils semblent y trouver du plaisir.
Le cas de Carlos Ndjapa, lui, est plus pathétique. Handicapé moteur, il est âgé de 12 ans et a arrêté les classes depuis un an, faute de moyens. Depuis lors, il traîne dans les rues de Yaoundé, avec un petit plateau de plantains à la braise qu’il propose aux passants. Ces plantains sont braisés par sa mère qui les lui donne à vendre. Tout ça pour pas plus de 1000Fcfa par jour. «
Nous sommes 8 chez nous et n’avons que notre mère. Si je ne vends pas, je ne vois pas comment nous allons manger à la maison. Tout le monde chez nous se débrouille », dit-il.
Pauvreté
La présence des enfants dans les rues de Yaoundé est un sujet de polémique. Les uns pensent qu’il est inadmissible que des enfants aussi jeunes se livrent à de telles activités alors que les autres estiment que la période des vacances est propice aux enfants pour aider leurs parents. «
C’est vraiment terrible de voir le nombre d’enfants dans nos rues, soi-disant qui se débrouillent. L’enfant doit être protégé et, ce que les gens ne savent pas, c’est que cela participe du travail des enfants qui est dénoncé par les organisations internationales. Un enfant de 8 ans qui vend des bonbons c’est pour faire quoi ? Que les parents prennent leurs responsabilités », martèle Claire Ndi Samba, responsable de l’association Relais parents enfants.
André Tchoussi, père de 5 enfants, dont trois qui se livrent au commerce pendant ces vacances, quant à lui, pense que la présence des enfants dans les rues est symptomatique de la situation difficile de leurs parents qui, ne peuvent plus, seuls, subvenir aux besoins de leur progéniture. «
Je veux bien, dit-il, qu’on me parle du travail des enfants. Mais, rendez-vous compte que ces enfants, parfois n’ont pas le choix. Quand vous avez un père qui est au chômage, ou une femme qui, seule doit s’occuper de tous ses enfants alors qu’elle-même ne fait rien, je pense que même les plus petits, malheureusement doivent mettre la main à la pâte. Tout le monde aimerait que ses enfants aillent au cinéma ou alors dans les manèges et tout, mais hélas, ce n’est pas possible. La situation au Cameroun est telle que les gens se battent encore pour des petites questions de survie. Donc c’est la situation du Cameroun qu’il faut décrier et non pas ces enfants, encore moins leurs parents qui n’ont pas trop le choix ».
Le travail de ces enfants n’est pas un long fleuve tranquille. Ils sont souvent victimes des personnes sans foi ni loi qui les dépouillent de leur recette ou des filous qui consomment leur marchandise sans payer. Magic Fm se faisait l’écho, il y a quelque temps, du cas d’une fillette de 13 ans, vendeuse de cigarette dans la rue, violée par un militaire en faction devant la Trésorerie à Yaoundé.
Du côté du ministère des Affaires sociales, Jean Pierre Edjoa, le délégué provincial pour le Centre, se dit préoccupé par la question de ces enfants. Cependant, il met en avant la «
responsabilité » des parents à l’égard de leurs enfants.
Jean Pierre Edjoa:
L’avenir des enfants est en péril
Le délégué provincial des Affaires sociales pour le Centre parle de l’ampleur des activités des enfants dans les rues de Yaoundé.
Peut-on considérer l’activité des enfants qui font du petit commerce dans les rues de Yaoundé comme étant le travail des enfants ?

Tout à fait. Cela peut être considéré comme étant le travail des enfants, parce qu’ils mènent une activité rémunératrice. Ils font ce commerce pour gagner de l’argent. Dans les familles il se dit que c’est des activités de socialisation, car cela permet à l’enfant d’aider ses parents pendant les vacances. D’aucuns estiment aussi que c’est pour permettre aux enfants de ne pas être totalement dépendants des parents. Mais il est clair qu’avant l’âge de 14 ans, l’enfant ne doit pas travailler, c’est-à-dire mener une activité rémunérée.
Est-ce que le fait que cela soit pendant la période des vacances change quelque chose à la situation ?
Oui et non. Car pendant l’année scolaire, lorsque des enfants vont à l’école, il y en a qui font le commerce du matin au soir. Là c’est plus grave encore. Pendant les vacances, certains disent que les enfants qui n’ont rien à faire doivent aider les parents. Qu’appelle-t-on vacances en réalité? C’est un moment de répit et de repos. Car, pendant neuf mois l’enfant est occupé à l’école. Les parents devraient comprendre qu’il s’agit des êtres qui n’ont pas encore la maturité physique nécessaire pour mener certaines activités. Il ne faut pas les soumettre à un rythme qu’ils ne peuvent pas supporter.
On ne demande pas de faire dormir l’enfant à longueur de journée, mais il faut le laisser dégager le trop plein d’énergie accumulée pendant l’année. Ainsi, au début de l’année scolaire, qu’il soit physiquement et mentalement prêt pour poursuivre ses études. Donc, faire travailler les enfants pendant les vacances peut avoir des conséquences très compliquées. Les enseignants peuvent faire des témoignages dès la rentrée. Il y a des enfants qui pendant tout le mois de septembre ont l’esprit complètement ailleurs. Ils ont du mal à reprendre les cours.
Quelle est l’ampleur de ce phénomène dans une ville comme Yaoundé?
La situation est très préoccupante. Et ce n’est pas le cas seulement à Yaoundé, mais dans les grandes villes du Cameroun. C’est parce que la ville est le lieu vers lequel convergent les enfants des zones rurales. C’est pourquoi il y a trop d’enfants dans nos villes. Et c’est très préoccupant. Il n’y a qu’à voir combien ils sont au niveau des feux de signalisation. C’est incroyable de voir autant d’enfants qu’on déverse dans nos rues. Faites un tour un peu partout à Yaoundé ou à Douala et vous verrez.
La présence des enfants dans les rues n’est pas très loin du vagabondage qui est condamné par le code pénal. Nous sommes d’autant plus préoccupés que la sécurité, le plein épanouissement, l’avenir des enfants est en péril. Nous ne seront pas les gendarmes derrière les enfants, mais nous serons vigilants en matière d’observation et d’intervention. Car nous sommes souvent saisis pour des situations préoccupantes comme des enfants agressés dans la rue, violés, etc.
Est-ce que vous engagez la responsabilité des parents ?
Absolument. Un exemple : le parent prend l’initiative d’acheter un paquet de bonbons et d’envoyer l’enfant les vendre dans la rue. Il expose lui-même sa progéniture à des risques. Plus grave encore, lorsque l’enfant rentre à des heures tardives. Certains enfants décident d’eux-mêmes de se livrer à des activités et les parents ne cherchent même pas à savoir où ils sont. Je vois des enfants dans les chantiers de construction, qui me disent « on se débrouille ». Ce n’est pas normal.
Le parent doit savoir qu’il est de sa responsabilité d’envoyer les enfants à l’école. Envoyer l’enfant gagner de l’argent peut le détourner du chemin de l’école.
Dans un contexte de pauvreté, les parents ont-ils vraiment le choix ?
Ce n’est pas un problème de pauvreté. Car nous avons tous eu des parents pauvres qui nous ont appris à accepter le minimum qu’on nous donnait. Le problème c’est que les parents n’ont vraiment plus à cœur l’avenir de leurs enfants. Vous verrez parmi ces enfants dans la rue, certains dont les parents passent le temps dans les bars pour dépenser l’argent que leurs enfants gagnent dans la journée.
Il y a aussi une responsabilité sociétale ; car, quand moi, acteur du développement, j’utilise un mineur d’autrui pour atteinte mes résultats, qu’est-ce que je me dis ? C’est pourquoi je parle d’irresponsabilité communautaire et sociétale parce que chacun d’entre nous devrait voir derrière l’enfant qui travaille, son propre enfant. Malheureusement, ça fait de la main d’œuvre moins chère, donc, c’est une responsabilité collective qui commence par les parents, qui continue au niveau de la famille, de la communauté.
C’est pour ça qu’au niveau du ministère des Affaires sociales, nous pensons plus que jamais qu’il est temps que la solidarité nationale soit une réalité. Il s’agit concrètement que chacun se sente responsable de la vie et de la survie de l’enfant.
Propos receuillis par Jean-Bruno TAGNE