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Agnès Tailé, la journaliste camerounaise récompensée à New York
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New York (USA) - 26 OCT. 2009
© Jean-Claude Mvodo | Cameroon-Info.Net
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"J'interpelle la compréhension des hommes qui ont choisi des journalistes comme épouses"
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Agnès Tailé, New York, 20/10/2009
Photo: © Stan HONDA/IWMF
“C’était entre 2h30 et 3 heures du matin, la nuit du 6 au 7 novembre 2006. Ils étaient au nombre de trois, tous cagoulés. Ils ont commencé par ouvrir la porte probablement avec le double des clés. J’ai d’abord pensé que c’est mon fils de six ans qui s’est levé pour aller faire pipi, comme il en a l’habitude, chaque nuit. Au moment même, j’ai aussi eu envie d’aller aux toilettes. Et là, deux des trois individus sont entrés dans ma chambre, armés de couteaux, m’intimant de ne faire aucun bruit sinon… ”

(...)

“Dès qu’ils sont entrés dans ma chambre, ils m’ont immobilisée, les bras par derrière et bâillonné la bouche. Portant le couteau au niveau de ma gorge, les bandits m’ont fait ensuite sortir jusqu’au ravin situé à près de 150 mètres de mon domicile ... Ils m’ont fait coucher dans le ravin et l’un d’eux m’a bloqué le dos avec son genou pendant qu’un autre me tournait les bras en arrière. J’avais horriblement mal et j’ai eu la peur de ma vie ”...



Ce récit est celui d'Agnès Tailé dans les colonnes du Journal Le Messager du 10 Novembre 2006. L'article complet se trouve ICI.

La jeune journaliste, alors présentatrice de journaux et de l’émission “A vous la parole” à Sweet Fm, une radio privée de Douala, avait été, début novembre 2006, sauvagement violentée dans son domicile à Kotto, un quartier de Douala Vème.


Cette année 2009, Agnès Tailé fait partie des lauréates du prix "Courage in Journalism" décernée chaque année par la Fondation Internationale des Femmes Journalistes (IWMF, International Women’s Media Foundation, http://www.iwmf.org/ ). La camerounaise a reçu sa distinction aux cotes de deux autres femmes journalistes en l’occurrence la Bielorusse Iryna Khalip et l’Iranienne Jila Baniyaghoob. C'etait le 20 Octobre dernier au cours d'une ceremonie a l'Hotel Waldorf Astoria de New York. Une autre ceremonie a eu lieu ce lundi 26 Octobre 2009 au National Press Club a Washington DC, tandis que la ville de Los Angeles (en Californie) accueillera les laureates pour une derniere ceremonie le Mercredi 28 Octobre 2009 au Beverly Hills Hotel a 18h30.

Cameroon-Info.Net a rencontré Agnès Tailé la semaine dernière a Manhattan, pendant son séjour new-yorkais:



IWMF Courage in Journalism Award winners Iryna Khalip (L) from Belarus, Agnes Taile (C) from Cameroon
and 2009 Lifetime Achievement Award winner Israeli Amira Hass (R)
at annual awards ceremony October 20, 2009 in the Waldorf Astoria Hotel in New York.
Awardee Journalist Jila Baniyaghoob from Iran was unable to attend.
Photo: © Stan HONDA/IWMF


Cameroon-Info.Net: Vous venez de recevoir le prix «Courage in Journalism Awards 2009» décerné par la Fondation Internationale des Femmes Journalistes. Qu’est ce que cela représente pour vous ?

Agnès Tailé: Ma vie professionnelle était en perte de vitesse lorsque la nouvelle de cette reconnaissance internationale est tombée. L’émotion est encore forte et j’avoue que je n’en reviens pas encore étant donné qu’au Cameroun très peu de personnes accordent réellement du crédit à notre profession. La corruption s’est infiltrée dans notre corps de métier au point où la neutralité et l’objectivité ont foutu le camp. Le « gombo » passe aujourd’hui avant tout et c’est un grand dommage pour le quatrième pouvoir que nous sommes.



Cameroon-Info.Net: De quoi se composait le prix que vous avez reçu ?

Agnès Tailé: Chaque année, la fondation IWMF (International Women’s Media Foundation) met en évidence le courage des femmes journalistes du monde entier qui mettent leur vie en péril au prix de la liberté. Il y a un magnifique trophée en cristal qui accompagne la reconnaissance mais il y a surtout toutes ces portes qui s’ouvrent aux lauréates et des personnalités influentes de l’univers médiatique mondial que nous rencontrons. Vous êtes sans ignorer que ce qui fait un journaliste c’est son carnet d’adresses.



CIN: Est-ce qu’il est facile d’exercer comme journaliste au Cameroun aujourd’hui ?

Agnès Tailé: Il n’est nulle part facile d’être journaliste si l’on est professionnel. Mais le contexte camerounais est particulier et spécifique à l’environnement dans lequel nous vivons. On ne peut pas plaire à tout le monde quand on veut mettre en exergue la vérité. Lorsque vous fouinez dans les dossiers compliqués vous êtes la voix qui dérange et si en plus vous refusez de vous compromettre dans un milieu où la corruption est presque normale ce n’est pas toujours évident, surtout lorsque vous avez un salaire de catéchiste et que par-dessus tout vous êtes payé en monnaie de singe. C’est une situation qui nous expose tous à la corruption et frise la mendicité. J’en connais qui ne partiront jamais de Canal 2 International par exemple même s’ils ont un an d’arriérés de salaire.


IWMF 2009 Lifetime Achievement Award winner Israeli Amira Hass (L)
and Courage in Journalism Award winners Iryna Khalip 2nd (L) from Belarus, Agnes Taile ( R) from Cameroon
with Judy Woodruff (2nd R) senior correspondent, The NewsHour with Jim Lehrer,
at annual awards ceremony October 20, 2009 in the Waldorf Astoria Hotel in New York.
Awardee Journalist Jila Baniyaghoob from Iran was unable to attend.
Photo: © Stan HONDA/IWMF


CIN: Et si on revenait sur les menaces, les arrestations et les bastonnades dont vous avez été victime. Comment opéraient vos bourreaux ?


Agnès Tailé: J’ai reçu de nombreux coups de fils de menaces de mort avant d’être torturée physiquement. Je me demande encore comment j’ai pu échapper à la mort cette nuit du 6 au 7 novembre 2006. Il n’est pas du tout aisé de se retrouver face à des tortionnaires de plus de 100 Kg quand on n’en a moins de 50. Je me suis retrouvée au fond d’un ravin à près de 300 mètres de chez moi aux environs de 3h du matin. Les enquêtes ouvertes ne se sont jamais refermées. D’ailleurs ce n’est pas fini parce que je sais que tant que je parlerais je serais exposée mais peu importe celui qui cherche à me tuer n’est certainement pas éternel. Etant donné que nous allons tous y passer, il vaut mieux que ce soit pour la bonne cause.



CIN: D’où vient votre amour pour le journalisme et qu’est ce que vous gardez comme meilleurs souvenirs dans le métier ?

Agnès Tailé: Je suis tombée amoureuse du micro dès le bas âge. A mesure que le temps passait, je me rendais compte que je pouvais être utile à la société. Il n'y a rien de plus beau que de savoir rendre service malgré les incompréhensions des uns et des autres. Il y a tant d’injustices dans le monde qu’il m’est particulièrement difficile de regarder les autres faire. Et le simple fait de savoir que ma petite contribution peut faire changer les choses me motive.



CIN: Vous avez démissionnée de Canal 2 International. Pourquoi ?

Agnès Tailé: Il est primordial pour un journaliste d’avoir un canal de transmission mais pas nécessaire d’en dépendre. J’ai été traitée de folle quand j’ai démissionné aussi bien par mes confrères, mes collègues que par tous ceux qui me connaissent ou m’entourent en particulier ma famille. Mais quand on est incompris il vaut mieux partir au risque de mettre mal les autres. J’ai du respect pour les promoteurs de Canal 2 mais à un moment donné j’ai vécu beaucoup de frustrations et en fin de compte on ne parlait plus le même langage. N’empêche c’est à travers cette chaîne que j’ai connu des moments professionnels exceptionnels. C’est la première chaîne de télévision privée au Cameroun et je reste convaincue qu’elle n’a pas encore mesuré ses capacités d’aller plus haut et plus loin. J’ai peut-être démissionné mais je garde la connexion comme on dit au pays «on est ensemble».



CIN: Sur votre carte de visite on peut lire : Agnès Taile, Journaliste Free Lance. Sur quels projets, ou reportages travaillez-vous en ce moment ?

Agnès Tailé: Si je vous dis sur quoi je travaille en ce moment ce serait vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. La seule chose que je peux vous dire c’est que c’est que mon dernier mot sera enregistré le jour où je vais avaler mon acte de naissance. Je reste ouverte à toutes sollicitations et propositions professionnelles. Il y a tellement des choses à faire dans notre cher et beau pays que je ce serait un crime de baisser les bras. Je souhaite que mon fils vive en toute quiétude sur les terres de ses aïeux autant que tous les autres enfants qu’ils soient fils de président, ministres, DG ou non. Nous avons tous les mêmes droits et je compte œuvrer pour que ces droits soient respectés.



CIN: Votre voyage aux Etats Unis vous a donne l’occasion de visiter un certain nombre d’États Américains. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Agnès Tailé: Je suis impressionnée par l’organisation de la société et le respect de l’être vivant en général. Nous sommes largement en arrière pourtant nous avons d’énormes capacités et potentialités. Un prise de conscience est nécessaire pour rattraper notre retard. Et si nous commençons par exemple par jeter nos ordures à la poubelle au lieu de les balancer dans la rue ce serait un début. Et si en plus le policier refuse de prendre 500 FCFA à un taximan au lieu de lui filer une contravention là ce sera parfait. Des exemples parmi tant d’autres.


CIN: Un message a l’endroit de toutes les femmes journalistes ?

Agnès Tailé: Qu’elles cessent de croire qu’il y a des reportages réservés aux hommes. Qu’elles oublient qu’elles sont femmes et sachent qu’elles sont journalistes un point c’est tout. Sortir au beau milieu de la nuit, laisser mari et enfants couchés, je sais combien c’est difficile mais c’est un choix. Et pour moi il n’y a pas de demi -mesure. A ce sujet j’interpelle la compréhension des hommes qui ont choisi des journalistes comme épouses. L’essentiel c’est qu’elles aient la tête sur leurs épaules en retenant que dans la vie que chacun a une place. Ce ne sont pas les hommes qui vont porter les enfants dans leurs ventre pendant neufs mois.


CIN: Cameroon-Info.Net vous remercie

Agnès Tailé: C’est moi qui vous remercie.


VIDEO: Agnes Taile's Acceptance Speech
International Women’s Media Foundation - 2009 Courage in Journalism Award




Allocution d'Agnes Taile, New York, 20/10/2009
VIDEO: © IWMF - Cameroon-Info.Net MultiMedia


It will soon be November 6, and once again I will remember those painful events when my work brought me closer to death than ever before. But today is a great day for women of Cameroon and I am deeply honored to represent them here by accepting this award in the name of their suffering, their frustrations and their despair.

As I stand before you, I think that one of them is going through intense pain in one corner of this country so dear to me: Cameroon. And I could not fail to mention here the courage and the determination of these women who deserve our respect and our support.

I think of all those young girls forced to give up their quest for knowledge to suffer discrimination, prostitution and early and forced marriages.

I think of those who still feel the sharp blade of the cutter's knife, leaving behind physical and psychological trauma and, even worse, the risk of HIV/AIDS.

I think of all those women who will never see their children again, them having fallen victim to hostage takers who cut their throats or burnt them alive for an unpaid ransom. I will never forget the tears of these helpless mothers whose innocent sons fell under the bullets of the fighting in Chad or in the hunger riots of February 2008 in Cameroon.

I cannot forget all these women, the children, the adults and the elderly who live below the poverty line and suffer unfairly under the ever-present corruption deeply rooted in the justice system, the police, the healthcare system and the entire Cameroonian civil service. And how can we forget the embezzlement of public funds despite the arrest of the alleged plunderers of the State’s resources.

I could not list here all the injustices I have personally experienced since I was born, which have compelled my decision to become society’s watchdog.

I know that no true journalist can remain silent in the face of these injustices, despite intimidation or gagging of the press, whether by arrests, false imprisonment and hasty trials or physical and psychological assault. I have experienced all these and my presence here today is proof of it.

This is why now, for almost 8 years, I have chosen the most beautiful job in the world: I am a journalist. Such work provides the feeling of having done something positive for humanity, affording a smile and a voice to the oppressed by carrying on the relentless pursuit of truth and an end to inequality.

I am not ready to forget the innumerable miles I have walked in my quest for information, those nights and days of hunger, working for no pay, with the constant threat of unemployment (which today for me is a reality) in the name of the freedom of expression I never cease to demand within the media.

I am not ready to let corruption win in my difficult fight against the government’s failures, our employers’ weaknesses and my family who still struggles to understand my choice.

I may have lost my job, but my conviction is stronger today than ever before. And this honor you have bestowed upon me will only harden my resolve.

I dedicate this IWMF award to all the women of Cameroon, and in particular to women journalists, journalist unions and organizations supporting our efforts.

My heartfelt thanks go out to you for this award you have granted me. And in closing, I will share with you an old saying: that which does not kill you will only make you stronger.

Thank you.

Rédaction de Cameroon-Info.Net
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