
Jean Marie Tuete, importateur de produits camerounais aux USA
Photo: © Francois Bambou/LNE
Menu du jour (en français dans le texte): Fufu & Eru, Ekwang. Avec le menu ainsi décliné à la craie sur un bout de tableau noir accroché près du comptoir, on croirait lire la carte sommaire d’un restaurant de Foncha Street à Bamenda. Pourtant, nous sommes bien loin des hauteurs froides du nord ouest.
Bienvenue à «
Kitchen Near You », ce restaurant au nom étrange, situé au 5632 Agar Road à Hyattsville dans l’Etat du Maryland, pas loin de Washington Dc., capitale des États-Unis d'Amérique. En plus de proposer de succulents plats camerounais, ce restaurant-bar-dancing diffuse aussi des sonorités africaines jusque tard le soir. Autre décor, même offre de service; toujours à Hyattsville dans le Maryland, «
Reine café », au 4415 Oliver Street fait mieux. Taro-sauce jaune à toute heure, avec des tripes et de la viande fumée (dry meat), «
comme à Bépanda», observe Serge, un nostalgique installé depuis dix ans aux Etats Unis. Il y a aussi «
Welcome to Africa Cuisine» sur l’interminable new Hampshire avenue, ou encore le «
Roger Milla», à Silver Spring, qui offre quasiment toutes les spécialités culinaires camerounaises. «
Ici, consommer camerounais n’est pas difficile. Rien qu’à Silver Spring, on ne compte pas moins d’une quinzaine de circuits (gargote) dans la pure tradition du pays. On croirait que tous les circuits fermés à Douala ont resurgi ici.» Faisant montre d’un chauvinisme insoupçonné, un camerounais immigré aux Etats unis peut parcourir plusieurs kilomètres pour gouter un plat de koki ou de Kondre.
Epices
Comment s’approvisionnent-ils ? Dans le commerce, plusieurs revendeurs de produits africains ont désormais pignon sur rue, certains se spécialisant plus ou moins dans quelques denrées précises. Avant, il fallait attendre un membre de la famille, une relation, pour avoir du macabo, ou de l’igname. Quant aux épices, c’était bien plus compliqué. Aujourd’hui, le commerce de ces denrées tropicales est plus structuré.
Si le Cameroun a l’exclusivité de la fourniture du célèbre Ndolè chez l’Oncle Sam, d’autres pays africains apportent des tubercules de manioc, d’ignames, et mêmes des graines pour le couscous. Quant aux épices, elles viennent de partout sur le continent africain et même d’Amérique du Sud. Le climat latino-américain étant comparable à celui de plusieurs pays d’Afrique, certaines de leurs cultures s’intègrent aisément dans la cuisine camerounaise. Plus étonnant, quelques-uns de nos compatriotes qui disposent d’arrière-cour n’hésitent pas cultiver leurs propres jardins où ils récoltent ces épices.
Boissons du pays
Dans le maryland, où nombre de Camerounais semblent avoir trouvé un environnement accueillant et où une grande colonie camerounaise est désormais implanté, de grandes surfaces tel que Red Apple a Takoma Park, Larmart, ou Tick Tock liquour, ou encore Dollars Store sur la New Hampshire avenue offrent une grande variété de produits alimentaires et de boissons camerounaises. Curieusement, de ces magasins qui distribuent des produits camerounais, les plus importantes sont tenues par des non-Camerounais parfois même par des non-Africains. Les magasins tenus par des camerounais ne sont pas d’assez grande taille mais font leur chemin, témoigne Jean Marie Tuete, un des principaux importateurs de boissons camerounaises aux Etats Unis. Red Apple par exemple offre plus de 25 types de produits Camerounais, tout genre confondu dont le ndolè frais du Cameroun, le miondo et les bâtons de manioc, la farine pour le couscous de manioc ou de maïs, de l’huile de palme, etc.
Que boire pour accompagner tous ces bons mets du pays ? Du vin américain, bien entendu, qui est de plus en plus réputé dans le monde. Mais déjà, on trouve des soft-drinks Camerounais. De plus en plus, les boissons du pays traversant l’Atlantique arrivent aussi. En l’occurrence ces boissons sans alcool de l’Union Camerounaise de Brasseries (Spécial) et de la Société anonyme des Brasseries du Cameroun (Top) sont sur les tables des cafés camerounais les plus courus.
Jean Marie Tuete: «Il est plus facile de faire entrer des produits ici que de les faire sortir du Cameroun»
Président-directeur général de Jmt Inter Llc, il est l’un des principaux importateurs de produits alimentaires camerounais aux Etats-Unis. Il témoigne sur les opportunités existantes et sur les obstacles à lever.
Quel est l’Etat du marché des produits camerounais aux Usa ?
Par rapport aux pays de l’Afrique de l’ouest tels que le Ghana et le Nigeria, les produits Camerounais accusent un retard dans la pénétration du marché américain. Pourtant la richesse en diversité de nos produits devrait être un avantage sur ce vaste marché. Si dans la région de Washington et Maryland, il y a une présence remarquable des produits camerounais sur les étagères des supermarchés, tel n’est plus le cas quand on s’éloigne de cette zone de forte concentration camerounaise. Donc pour répondre directement à la question, le marché est potentiellement très grand, la demande est présente, le pouvoir d’achat est grand, mais l’écoulement est réduit car l’offre reste bien très inférieure à la demande et, du coup, le produit devient cher.
Le Cameroun offre-t-il des facilités à ceux qui opèrent sur cet itinéraire ?
En réalité, tout change selon qu’il s’agit de l’administration camerounaise ou des opérateurs privés. En ce qui concerne les incitations que l’on peut attendre du gouvernement, personnellement, je n’en connais pas. Au contraire. Ceci explique peut-être pourquoi il n’y pas une si forte présence de nos produits sur le marché. Pour prendre notre exemple avec les boissons gazeuses, il est parfois plus facile pour nous de faire entrer des produits camerounais ici que de les faire sortir du Cameroun. Tout simplement parce que, dans le premier cas, les règles sont clairs, et dans l’autre les règles changent en fonctions de l’agent de l’Etat qui doit signer les documents d’exportation. Camerounais d’origine, il m’est plus facile d’importer un container d’Igname du Ghana que de faire venir un container de vivre du Cameroon. Ailleurs en Afrique les services d’export sont centralisés, au Cameroun il faut parcourir plusieurs unités pour pouvoir sortir un container. Voilà pour ce qui est des handicaps que l’administration pourrait lever.
Pour ce qui est des opérateurs économiques, il faut dire que nous remarquons une grande disponibilité des producteurs industriels camerounais à travailler avec les petites et moyennes entreprises américaines comme la nôtre pour se créer des niches de marché. A l’Ucb par exemple, nous avons eu l’oreille très attentive de Nicole Kadji, ce qui nous a permis de peaufiner notre plan stratégique de pénétrer et développer le marché en toute quiétude étant sûrs que nous avions un fournisseur viable et prêt à travailler avec nous.
Y-a-t-il des difficultés règlementaires qu’il faut surmonter pour faire entrer des produis camerounais aux Usa ?
Il n’y a pas de problème particulier, parce qu’ici aux Etats Unis, les règles sont claires et rigoureuses. Naturellement, il n’y a pas de demi-mesure dans les lois ici. De la production du produit au Cameroun a la mise sur le marché américain, il y a des étapes réglementaires qu’il faut parfaitement suivre le long du « supply-chain ». Que ce soit la Food and Drug Administration (Fda), l’Usda (le département d’agriculture) ou la douane proprement dite (Uscbp), les règles au niveau fédéral sont claires. Une fois sur le territoire, les lois dépendent de l’Etat dans lequel vous décidez de vendre vos produits. Donc, nous n’appelons pas ces lois difficultés à surmonter, mais plutôt les règles de jeux à respecter strictement. Un manquement à une seule de ces règles peut facilement faire retourner votre cargaison au Cameroun.
La clientèle des produits alimentaires « made in Cameroon » a-t-elle augmenté ces dernières années. A quoi cela peut-il être dû ?
Notre clientèle a bien sûr augmenté ces dernières années et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, au Cameroun, le dynamisme et la disponibilité de nos fournisseurs nous a facilité un peu la tâche. Par exemple le pragmatisme de la direction des ventes des Brasseries du Cameroun à Douala nous permet d’acheter directement chez eux le « Top » et la bière « Beaufort. » Cela nous a donné une marge de manœuvre qui nous permet d’assouplir les coûts logistiques et de passer l’effet boule de neige a notre clientèle immédiate qui, a son tour, passe à son client (le consommateur final) et la consommation ainsi est stimulée a la fin de la chaîne.
Ensuite, sur le plan interne, nous avons eu une approche Holistic de notre « supply –chain » et une analyse de la chaine de valeurs nous a permis de dégager notre domaine de compétence et de confier aux partenaires sérieux d’autres aspects de nos opérations sur lesquels ils ont plus d’expertise que nous. Ceci nous a permis de ramener les boissons « Top » et « Spécial Pamplemousse » ainsi que la bière camerounaise au niveau de concurrence avec les boissons produites localement au Etats-Unis ou importées d’Europe]. En effet nous vendons au même prix nos produits ou que vous soyez au Etats-Unis.
En sens inverse, les produits américains ont-ils du succès au Cameroun ? Y a-t-il des facteurs de blocage ou d’encouragement?
Quand notre entreprise faisait l’export vers le Cameroun, nous avons noté un grand engouement pour les produits américains au Cameroun. Il faut dire que la qualité y est et avec le coût faible du Dollar de ces dernières années, le rapport qualité –prix est excellent comparativement au produits venant de l’Europe et de la Chine. Malheureusement les tracasseries administratives à l’entrée du pays, pas toujours prévisibles, sur le chemin vers le magasin après le dédouanement et au magasin pendant le déchargement du container rendent la tâche plutôt laborieuse. Il serait agréable de voir certaines de ces difficultés levées.
Propos recueillis par François Bambou à Wilmington (Delaware)