Jardin secret: Ben Decca, chanteur

Par Stéphane TCHAKAM | Cameroon Tribune
Yaoundé - 27-Feb-2004 - 08h30   66963                      
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Le crooner n’a rien perdu de son charme. Il parle rarement de lui et s’est prêté au jeu à Douala avant de reprendre l’avion.
Il paraît que le nom de votre famille, Decca, a une histoire… J’ai toujours dit que je n’aime pas parler de ma famille. Il m’est d’ailleurs difficile de parler de moi, ceci d’autant plus que j’estime que je suis derrière mes yeux. Lorsqu’on est derrière ses yeux, on ne se voit pas. Ma famille, c’est un peu ma vie privée. Nous avons eu le bonheur et le privilège d’avoir un père extraordinaire, merveilleux. Je dirais même le meilleur des papas qui nous a inculqué certaines valeurs, des valeurs qui parfois peuvent choquer. Moi, j’ai toujours dit qu’il y avait Dieu, puis mon père. Paix à son âme puisqu’il est parti. Mon père m’aurait dit que ce Campari rouge est vert que je l’aurais cru. Il m’a beaucoup appris. Il me disait : " Comment s’exclame un bon fils ? Ayo Papa ". Et un mauvais fils ? " Ayo Mama ". Jusqu’aujourd’hui, je dis " Ayo Papa ". J’essaye d’inculquer la même mentalité à mes fils. Seront-ils comme moi ? Je n’en sais rien. Mais je prie Dieu qu’ils soient comme moi parce que je n’ai jamais jugé mon père. Dans ce contexte, quelle enfance et quelle adolescence avez-vous eues ? Mon adolescence a été mi-rigide et mi-affectueuse. J’ai été élevé à la dure par mon père. Ce n’est qu’à l’âge de 15-16 ans qu’il a commencé à lâcher du lest. C’est à ce moment que lui et moi sommes devenus très proches et amis, ce jusqu’à sa disparition. Il fallait qu’il soit dur pour que je comprenne. Et les études ? Je suis expert-automobile. Je n’aime pas souvent en parler parce que c’est l’artiste que vous interviewez. Mon père, lorsque je parlais avec la presse, me disait : " Mais dis leur que tu es expert automobile ". Le jour où il y aura un débat sur l’expertise auto, je parlerai de la sécurité, de la conception des moteurs, etc. Pour le moment, vous parlez à l’artiste. Comment êtes-vous passé de l’expert auto à la star que vous êtes ? Le mot star a toujours été trop gros pour moi. Je préfère le mot chanteur qui pour d’autres est péjoratif. Mais pour moi, c’est assez élogieux. Il faut qu’on soit choisi par celui-là que je n’ose pas nommer. Ceci d’autant plus que l’inspiration n’émane pas de moi. Ça vient de quelque part là-haut. C’est pourquoi j’ai toujours essayé de garder la tête froide et les pieds sur terre. La prétention et moi n’avons jamais fait bon ménage. Un de vos enseignants a gardé de vous le souvenir d’un élève modeste. Je ne me considère pas comme un bourgeois. Je me sens plus sûrement châtelain de nature et même de naissance. Etre châtelain, c’est tout une éducation, la modestie, l’adaptation à toutes les situations. Ça veut dire qu’aujourd’hui, tu peux vivre à 18 sur 20 financièrement puis, le lendemain à 02 sur 20. Il faut que tu t’adaptes. Quand j’arrive à Bamendjou dans l’Ouest du pays, je m’assieds sur un banc pour manger mon taro avec les doigts. Sans complexe. La richesse de l’homme, ce n’est pas le matériel, ce sont les relations. Je peux ne rien avoir dans les poches mais je sais qu’ici au Cameroun, je ne serai pas inquiété pour une affaire de quelques millions de francs Cfa parce que j’ai su tisser mes relations. Tout n’est que vanité. A quoi ça sert d’être prétentieux ? Est-ce à dire que le succès n’a rien touché à votre personnalité ? Rien du tout. Jusqu’aujourd’hui, ça me plaît de voir les gens apprécier ce que je fais. Mais ça ne change rien à ma nature. L’on a plus à gagner en restant humble. C’est l’humilité qui paye, pas la prétention. Même l’admiration idolâtrique des femmes n’a rien changé ? Ça m’a plutôt guéri. J’étais très complexé lorsque j’étais jeune. J’éprouvais un complexe par rapport à ma petite taille, exactement comme Charles Aznavour. Mais j’ai eu le privilège de ne connaître que des belles femmes. C’est pourquoi j’ai cessé de tenir compte de ce complexe. J’étais guéri, je pouvais parler, faire la cour à n’importe quelle belle femme. Sans complexe. Vous vous êtes senti supérieur ? Non, pas supérieur. Capable. Capable de faire un certain nombre de choses. C’est de la prétention de dire que l’on est supérieur. J’essaye de convaincre une belle femme, de lui dire qu’elle me plaît… Moi je n’ai jamais accepté les étiquettes que l’on m’a collées, " le chouchou des femmes ", etc. Il s’est avéré que depuis que je chante, je n’ai jamais insulté une femme. Mais je dis toujours la vérité même s’il existe une manière de dire la vérité. Je n’ai jamais été grossier dans mes textes. C’est l’une des raisons pour lesquelles on continue de m’écouter aujourd’hui. A-t-il été facile de gérer l’admiration des femmes avec votre vie privée ? Facile, je dirais non. Il a fallu que j’apprenne à garder la tête froide. C’est vrai qu’au début, je m’emportais. Au début, comme tout être humain, je me prenais pour le centre du monde. Après, je suis vite revenu sur terre parce que j’ai compris que tout est vanité. J’essaye de gérer correctement mon capital succès. Qu’est-ce que vous recherchiez chez la femme que vous avez épousée ? Rien du tout. Vous savez, je me suis mariée lorsque j’avais je crois 24 ans. J’ai pris mes responsabilités très tôt. J’ai encadré presque toutes mes sœurs, mes cousins, mes cousines alors que j’étais encore bien jeune. Et après, il a fallu préparer la relève. Au départ, mes sœurs trouvaient que j’étais très rigoureux. Lorsque Grâce a pris la relève, mes sœurs ont trouvé qu’elle était encore plus rigoureuse que moi. Le résultat est là. J’ai eu la chance de ne pas avoir des sœurs trop libres, elles sont toutes mariées et je pense que je n’ai pas failli à mon devoir. Le sens de la famille chez vous, c’est être derrière la carrière de Grâce, Dora et Isaac ? Ils ont du talent et s’ils n’en n’avaient pas, ils ne seraient pas où ils sont aujourd’hui. J’ai probablement essayé de pousser. J’ai quand même plusieurs sœurs et il n’y en a que deux qui chantent. Un seul de mes frères chante. Je dirai qu’ils ont 60% de don, 25% de talent et 15% de chance d’avoir un frère qui leur ouvre des portes. Dans le show biz, on reçoit beaucoup de coups et en donne aussi… Comme dans tous les corps socio-professionnels, on reçoit beaucoup de coups. Quant à en donner, je suis fier de dire que je n’ai jamais donné de coups. Ce n’est pas dans le show biz que l’on devrait chercher vos amis alors ? Je ne pense pas que l’on puisse parler de mes amis. J’ai un sens très profond du mot ami. Je n’en ai pas beaucoup. J’ai des copains, des relations. Les amis, ça ne se ramasse pas comme cela. L’ami, c’est celui qui n’est pas atteint du syndrome de Caïn. Caïn a tué son frère Abel et c’est depuis ce jour que l’homme a eu besoin d’un ami et l’ami n’a pas droit à l’erreur. J’en ai peut-être un ou deux et encore… Mais j’ai un ami pour lequel je serai prêt à tout. Tout le monde le connaît. Nous sommes amis depuis l’âge de cinq ans. Si la modestie est une qualité, vous devez avoir des défauts aussi, non ? Des défauts, j’en ai beaucoup. Je suis extrêmement rancunier. Je suis un peu trop compréhensif, ce que d’aucuns prennent pour de la faiblesse. A partir du moment où je réagis, il faut que ma réaction soit à la hauteur du cumul de la déception, sinon je ne serai pas satisfait. Qu’est-ce que vous ne supportez pas par-dessus tout chez les gens ? L’ingratitude. Pas pour moi, mais pour les autres. La méchanceté, la délation, le propre des Camerounais, le syndrome de " je sais tout " alors qu’au fond, on ne sait rien. Nous avons perdu toute humilité. C’est l’âge qui vous a apporté cette sorte de maturité ? Je pense avoir atteint la maturité depuis longtemps. La maturité, ça n’a rien à voir avec l’âge. L’éducation, la nature de l’individu rentrent en compte. Des gens plus jeunes sont souvent plus mûrs que des gens plus âgés. Ça vous fait peur de vieillir ? Pas du tout. Je pense que j’ai fait la moitié de mon parcours. J’ai des enfants qui m’adorent et qui sont adorables. Ce qui me préoccupe, c’est de préparer leur avenir, de les pousser à faire le maximum de bonnes études. Vous en avez combien ? Cinq. Ils vivent tous en Europe. Mon fils aîné, Hermann, va avoir 17 ans et a préféré Oxford. Quelle est votre plus grande satisfaction ? Mon fils, sans hésiter. Mes autres enfants aussi, mais je dirais, lui d’abord. Il occupe une très grande place. Je souhaiterais qu’il soit non pas comme moi parce qu’il n’est pas moi, mais qu’il soit plus que moi. Je voudrais qu’il réussisse à transformer mes échecs en succès. Je voudrais qu’il fasse ce que je n’ai pas pu faire. Des regrets ? Au début, mon père voulait que je fasse aéronautique. Quand j’étais jeune, j’aimais bien voir à l’aéroport, des gens en blouse blanche qui touchaient aux réacteurs d’avions. J’adorais ça. Nous sommes une famille de mécaniciens depuis deux générations bientôt. Mais j’adore la musique et elle m’a permis d’oublier tout ce que je n’ai pas pu faire. Vous ne parlez pas beaucoup de votre épouse. Mon épouse ? J ‘ai la chance d’avoir une femme adorable, en deuxièmes noces, c’est vrai. Tout homme serait fier de l’avoir pour épouse. Vous savez, le mariage, c’est comme un jeu de cartes. Avec de la chance, on tire un joker, si on n’en a pas, on tire une mauvaise carte. Lorsqu’on a tiré un joker, le fameux adage qui dit que derrière un grand homme, il y a une femme s’applique. Et votre premier mariage, vous aviez tiré une mauvaise carte ? Mon premier mariage ? Là, votre interview (rires) touche déjà directement à ma vie privée. Mais bon, à l’époque, je n’avais probablement pas la tête sur les épaules. J’étais un peu jeune d’esprit, un peu volage. Ça fait que j’ai fait des conneries, ça fait que…
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