Cameroun: A quoi sert un Premier ministre ?

Par Jean Baptiste Ketchateng | Mutations
- 12-Nov-2004 - 08h30   56711                      
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L’évolution de la fonction. De Mbida à Musonge. Le cas Endeley. Ce n'est pas une simple rumeur. La logique, si tant est que l'on considère le mode de fonctionnement ordinaire du régime du Renouveau...
Fonction: Plus qu'un Premier entre les ministres Ce n'est pas une simple rumeur. La logique, si tant est que l'on considère le mode de fonctionnement ordinaire du régime du Renouveau, voudrait que dans les prochains jours ou les semaines à venir, Paul Biya, président " reconduit " dans ses fonctions le 11 octobre dernier, constitue un nouveau gouvernement. Et, probablement, qu'il nomme à la tête de celui-ci un chef d'équipe, qui pourrait ne pas être Peter Mafany Musongè, le détenteur du record de longévité à cette fonction, tous gouvernements confondus. En effet, si l'on s'en tient aux objectifs assignés aux diverses équipes gouvernementales dont il a été le capitaine, il devrait remettre son tablier. Le point d'achèvement de l'initiative Ppte, entre autres grandes ambitions qu'avait déjà Paul Biya, et que Peter Mafany Musongè et les autres ministres devaient réaliser, n'a pas été atteint. ==>{{{=CIN-GOOGLE-ADSENSE=}}}<== Mais, l'on peut se demander si M. Mafany Musongè, comme avant lui Sadou Hayatou, ou Simon Achidi Achu, durant les sept années qu'il a déjà passées à la primature, avait les coudées franches pour mettre en oeuvre la politique définie par le chef de l'Etat. Trop souvent, il est apparu entre ses ministres, comme un premier parmi des égaux. Certains techniciens du droit, soutiennent que le pouvoir du Premier ministre au Cameroun est réel. Mais entre les textes de loi et la pratique, il y a souvent un pas. Que les plus hardis des Premiers ministres, ne parviennent pas à franchir. Mutations a choisi de recenser les moyens dont dispose l'actuel titulaire de la fonction, pour mieux apprécier le résultat de son ministère. Au Cameroun, en général, depuis la restauration du poste dans l'organisation du pouvoir exécutif, le gouvernement est anoncé aussitôt après que le Premier ministre (Pm) ait été nommé. On est loin, bien loin des tractations que les alliances partisanes qui se succèdent au pouvoir en France, en Grande-Bretagne ou ailleurs dans les régimes parlementaires, opèrent avant la mise sur pied des équipes gouvernementales. Aujourd'hui au Cameroun, aux termes de l'article 12 de la Constitution du 18 janvier 1996, le Premier ministre est le chef du gouvernement. Il est chargé de l'exécution des lois et exerce le pouvoir réglementaire, tout comme il nomme aux emplois civils sous réserve des prérogatives reconnues au président de la République sur le même sujet. C'est ce que disent les alinéas de l'article précité. Chargé de mettre en oeuvre la politique de la nation, telle que l'a définie le président de la République, il n'est donc pas qu'un simple exécutant des directives présidentielles. Et si l'on s'en tient simplement à la masse de textes qu'il signe, Peter Mafany Musongè, l'actuel Premier ministre nommé en septembre 1996, et à qui le président Paul Biya a régulièrement renouvelé sa confiance, est un chef d'orchestre actif. Seulement, au regard des projets et promesses du chef de l'exécutif, que l'équipe de Mafany Musongè doit traduire en réalisations, il y a loin des principes aux actes. Il y a bientôt un an, en décembre 2003, le Premier ministre et les autres ministres présentaient devant l'Assemblée nationale la philosophie générale de l'action gouvernementale. Tous secteurs confondus, la lutte contre la pauvreté, déjà au programme du gouvernement les deux précédentes années, commandait les prévisions et chantiers de 2004. Il s'agissait alors d'atteindre le point d'achèvement de l'initiative en faveur des Pays pauvres très endettés (Ppte), initiée par les bailleurs de fonds internationaux. Le mécanisme simple de reversement des dettes, une fois arrivées à échéance, dans un compte qui financera la construction d'infrastructures sociales à travers le Cameroun, s'est grippé. En août dernier, les discussions avec les bailleurs de fonds ont débouché sur une obligation : la reprise du processus par le Cameroun. Les entraves de toute sorte qui ont fait échec à l'entreprise, prennent leur source dans divers compartiments de l'exécutif, et quelquefois, en dehors de la sphère gouvernementale. Ce n'est pas une preuve incontestable, mais l'investissement du Premier ministre Musongè a révélé, dans d'autres domaines, ce qui est de son pouvoir. Ainsi en a-t-il été de la reprise des conseils ministériels qu'il a initiée. Parade à l'absence de conseils de ministre que Paul Biya ne daignait pas convoquer. Pareillement, à plusieurs reprises (2001 et 2004), le Pm a publié des circulaires pour rappeler à l'ordre les utilisateurs des véhicules administratifs, portés pour une bonne part à en abuser, ou à en détourner carrément la destination. Ces tentatives de sortir des sentiers battus n'ont pas toujours produit le plus grand effet (bénéfique) sur la conduite et la gestion des affaires publiques. Toutes choses qui, de l'avis de plusieurs Camerounais, ont contribué à populariser dans l'opinion une image fort dépréciée de cette fonction, pourtant légalement outillée pour être un pôle important de l'exécutif d'Etat. Et cela, au fil des ans, n'a pas toujours été le cas. Chaperon Certains techniciens du droit distinguent, dans l'histoire de la fonction de Premier ministre au Cameroun, plusieurs étapes, et éliminent d'emblée la période pré-coloniale. Le Pm dans sa nature, est tantôt un chef de gouvernement tel quel (1960-1961), et après la réunification en octobre 1961, des variantes selon que l'on est en région anglophone ou francophone, où, pour ce dernier cas, le chaperon de la présidence de la République, animée par un homme au pouvoir fort, ne permet pas au titulaire du poste de mener la barque, sous un simple contrôle. Puis vinrent 1972, et la réunion de l'essentiel des prérogatives de l'exécutif entre les mains du président. En hibernation, c'est à la faveur d'une révision constitutionnelle en 1975 que Paul Biya accède à ce poste. Nouveauté, il est désormais le siège à partir duquel on peut remplacer le président en cas de démission, de décès ou d'empêchement. Simplement, l'impétrant doit attendre le bon vouloir du chef de l'Etat, ou un coup du sort, et se contenter de coordonner l'action gouvernementale. C'est ce que fera Paul Biya, jusqu'à ce que, parvenu à la magistrature suprême et malmené par les luttes pour le pouvoir, il ne révise à nouveau la Constitution, en 1984, pour supprimer la fonction. Cette suppression ne durera que le temps de revoir surgir la contestation de l'ordre politique établi au début des années 1990 . Sadou Hayatou, après la restauration du Premier ministère, par un décret du 23 avril 1991, puis Simon Achidi Achu vont être appelés à diriger le gouvernement. Avec des fortune diverses, et dans des circonstances sensiblement différentes. Pour Peter Mafany Musongè, l'arsenal des lois et règlements ne réserve pas un sort plus mauvais. Même si, estime le juriste Alain Didier Olinga, " les instructions générales relatives au travail et à la solidarité du gouvernement, distinguent les ministres qui relèvent de l'autorité du président de la République et ceux qui sont placés sous l'autorité du Premier ministre ". Distinction incohérente et contraire à la Constitution. Pour donner de l'autorité au Premier ministre, il faut effectivement que ce dernier soit à l'origine de la nomination (proposition des ministres) de ceux qui seront ses collaborateurs. Cependant, dans la marge que lui laissent la Constitution et l'organisation de l'exécutif, un Premier ministre camerounais peut ne pas être qu'un premier entre ses pairs. Quitte à bousculer la pratique de soumission vis-à-vis de la présidence, qui semble s'être incrustée dans les habitudes des Premiers ministres. Emmanuel Mbela Lifafa Endeley: Premier ministre du Cameroun occidental du 1er octobre 1954 au 1er février 1959 C'est le premier Premier ministre camerounais (dans un Cameroun occidental dont le territoire est rattaché administrativement au Nigeria). Créateur du Cameroons national federation (Cnf), il est partisan d'un rattachement au Nigéria, comme le souhaitait le pouvoir colonial britannique, il ne suit pas la volonté de la majorité des populations de l'ex-Southern Cameroon. Son rival, John Ngu Foncha, conduira le mouvement vers la réunification. André Marie Mbida: Premier ministre du Cameroun oriental du 16 mai 1957 au 20 février 1958 Premier ministre camerounais, il inaugure la fonction dans la partie francophone le 16 mai 1957, l'avant-veille de l'indépendance après les premières élections à l'Assemblée législative du Cameroun. Il est à la fois chef de gouvernement, et chef de l'Etat (encore sous tutelle). Démis de ses fonctions par le haut-commissaire français, il a laissé dans l'histoire l'image d'un dirigeant autoritaire. Pour demeurer présent sur la scène politique, il n'hésita pas à s'engager dans la contestation de son remplaçant, Ahmadou Ahidjo, en accord avec l'Upc qu'il n'a pas ménagée durant son règne. Victime des méthodes répressives de la période Ahidjo, il est incarcéré avec d'autres leaders politiques. Ahmadou Ahidjo: Premier ministre du Cameroun oriental du 20 février 1958 au 11 mai 1960 Il est avec Paul Biya, le seul Premier ministre camerounais qui a achevé son parcours au sommet du pouvoir exécutif. Comme André-Marie Mbida, il dirige le gouvernement et l'Etat. Deuxième Premier ministre, son magistère est marqué par l'intensification de la lutte armée pour l'indépendance qui intervient alors qu'il prend les rênes de la partie occidentale du Cameroun. Il consacre l'essentiel de ses efforts à asseoir son pouvoir sur l'étendue du pays, la rébellion de l'Upc contre le tandem qu'il forme alors avec le pouvoir colonial, ayant en effet rendu quasi-ingouvernable une bonne partie du sud du pays. Après l'assassinat de Ruben Um Nyobè en septembre 1958, et la mise à l'écart de André-Marie Mbida, Ahmadou Ahidjo renforce son alliance avec la France. Charles Assalé: Premier ministre du Cameroun oriental du 14 mai 1960 au 11 juin 1965 Il n'a pas été le Premier ministre à double charge qu'ont été MM. Ahidjo et Mbida. Cependant comme son prédécesseur et allié politique, Charles Assalé consacrera son ministère à la consolidation du tout nouveau régime camerounais, et à poser les fondations de l'Etat naissant. Avec lui s'est peut être achevée momentanément la succession de véritables Premiers ministres au Cameroun . Ainsi, rapporte une source, Charles Assalé durant sa primature, était étroitement associé à la formation des gouvernements qu'Ahidjo nommait. Proche du mouvement upéciste au moment de sa naissance, il séjournera plus longtemps au poste : cinq ans. John Ngu Foncha: Premier ministre du Cameroun occidental du 01 octobre 1961 au 12 mai 1965 Trois ans et quatre mois : voilà le temps qu'aura passé le premier leader politique de l'ex-Cameroun occidental au poste. Dans cette partie du pays, il inaugurera aussi la fonction de Premier ministre. C'est dans cette position qu'il s'attèle à réaliser le grand dessein des nationalistes camerounais, anglophones comme francophones, la réunification du Cameroun. Le jeune Etat fédéré qu'il dirige, ne se souviendra pas de grands projets de développement qu'aurait pu initier John Ngu Foncha. Mais le sens du dialogue qui l'habitait a marqué le devenir du pays tout entier. Cependant sa contribution à la réunification, décisive dans le processus a permis de dessiner les contours actuels du territoire national. Il démissionnera de ses fonctions pour être remplacé par Augustine Ngom Jua. Vincent de Paul Ahanda: Premier ministre du Cameroun oriental du 19 juin 1965 au 18 novembre 1965 C'est l'un des Premiers ministres camerounais qui aura passé le moins de temps au poste. En six mois, il prolonge la lignée des Premiers ministres qui secondent le président sans être sous l'éteignoir. Car, la prédominance du président Ahidjo ne permet pas, en ces moments, de se mouvoir aisément. La sortie de Vincent de Paul Ahanda fut d'ailleurs particulière. Puisqu'il démissionnera de ses fonctions en novembre 1965, oficiellement pour des raisons de santé. Augustine Ngom Jua: Premier ministre du Cameroun occidental du 12 mai 1965 au 27 novembre 1967 Il faisait partie de l'élite gouvernementale du Cameroun anglophone formée par le Kndp de M. Foncha. A la suite de ce dernier auquel il succède, il s'applique à faire vivre l'Etat fédéré du Cameroun occidental. Il démissionnera du gouvernement fédéré le 27 novembre 1967. Simon Pierre Tchoungui: Premier ministre du Cameroun oriental du 20 novembre 1965 au 02 juin 1972 Avant la mise en veilleuse du poste, dans la partie francophone, il occupe le Premier ministère jusqu'au référendum qui fonde la République unie du Cameroun. Solomon Tandeng Muna: Premier ministre du Cameroun occidental du 11 janvier 1968 au 03 juillet 1972 C'était le grand rival de John Ngu Foncha, au sein du Kndp et plus tard dans l'Unc du Cameroun unifié. Jouant des rivalités dans le landernau politique des deux Etats fédérés, il prendra après lui sa place de Premier ministre. Solomon Tandeng Muna y séjournera aussi plus longtemps que ses prédécesseurs soit quatre ans. Le temps de mettre fin à la succession. Car, c'est sous son ministère que le 20 mai 1972, se tient le référendum du 20 mai 1972 qui donnera naissance à la République unie du Cameroun. Paul Biya: Premier ministre de la République unie du Cameroun du 30 juin 1975 au 06 novembre 1982 C'est certainement le Premier ministre camerounais dont l'action, principalement ordonnée autour de l'exécution des directives du président Ahmadou Ahidjo, a facilité l'ascension.Sans grand pouvoir que celui de coordination, il est, le remplaçant potentiel du président de par la Constitution de l'époque. Avec lui s'ouvre l'ère des " premiers des ministres ". Sa longévité au poste prépare la succession de son mentor. Il sera le premier et le dernier Premier ministre, bénéficiaire du système de dauphinat, auquel il mettra fin après son accession à la magistrature suprême. Maïgari Bello Bouba: Premier ministre de la République unie du Cameroun du 06 novembre 1982 au 22 Août 1983 Moins d'un an durant, il a occupé le Premier ministère. Au fil de l'histoire, il est démis de ses fonctions, suite à l'affaire Ibrahim et Salatou en août 1983 et à s'exiler au Nigéria. Cet épisode marquera en fait la difficulté que peuvent avoir deux figures du pouvoir exécutif, à collaborer. Bien qu'elles fassent partie du même bord politique. En effet, Bello fera les frais de la lutte pour la prééminence entre Ahmadou Ahidjo, président de l'Unc, et Paul Biya, chef de l'Etat. Luc Ayang: Premier ministre de la République unie du Cameroun Intérim du 22 août 1983 au 04 février 1984 Personne n'a fait plus court, (hormis Vincent de Paul Atangana) que l'actuel président du Conseil économique et social. La crise politique qui ébranle les premiers jours de la présidence de Paul Biya, font de lui un éphémère premier des ministres. Sadou Hayatou: Premier ministre de la République du Cameroun du 26 avril 1991 au 09 avril 1992 Le Premier ministre nommé le 26 avril 1994, ressuscite une fonction qui avait été démantelée. Pour servir de stabilisateur au régime du Renouveau malmené par un mouvement de revendications populaires, il est fait chef du gouvernement, et non point simple coordonateur de l'équipe gouvernementale. De lui, on garde l'image de l'homme qui orchestrera la rencontre de la Tripartite, à laquelle il a voulu donner une impression de véritable forum national. S'il n'en a pas fait la " conférence nationale souveraine ", qu'espérait une bonne frange de l'opinion, sa tentative d'enjoliver l'assemblée civile et politique a séduit. Simplement, il a conduit cette mission en faisant l'effort de ne pas paraître comme un artisan du maintien de l'ordre établi. Simon Achidi Achu: Premier ministre de la République du Cameroun du 09 avril 1992 au 19 septembre 1996 Pour beaucoup, le prédecesseur de Peter Mafany Musongè a contribué à donner de la primature, une vision fort dépréciée. Dans un contexte économique difficile, marqué par deux baisses de salaires dans la Fonction publique qui est pourtant l'instrument d'exécution des tâches du gouvernement, il a surtout brillé par son activisme politique destiné à remettre dans les bonnes grâces des populations hostiles, le régime du Renouveau. Le promoteur de la politique du service réciproque (Njangui), est peut être aussi le Premier ministre qui a le plus reçu les représentants des élites régionales camerounaises sans pour autant comprendre et résoudre les attentes populaires que ces " émissaires " étaient censés transmettre. Peter Mafany Musongè: Premier ministre de la République du Cameroun depuis le 19 septembre 1996 Régulièrement reconduit dans ses fonctions (Décembre 1997, Mars 2000), son style managériale a semblé un moment organisé véritablement le travail gouvernemental. La récente décision de M. Mafany Musongè de réglementer les déplacements des membres du gouvernement pendant la campagne électorale, illustre autant la faiblesse de son autorité que sa volonté de se présenter comme un véritable chef de gouvernement. Pareillement, l'ambition de réduire la pauvreté, qui est l'objectif premier de l'actuel gouvernement, a été stoppé net par un échec : l'atteinte différée du point d'achèvement de l'initiative Ppte. Pourtant, observent certains analystes de la scène politique camerounaise, l'actuel Premier ministre dispose de moyens légaux de mettre véritablement toute son équipe au travail. N'est-ce pas la superposition traditionnelle de la présidence de la République et de ses services qui le freine?
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