Cameroun - Us et coutumes: Les femmes enceintes exemptes de dot au Cameroun

Par SANDRINE TONLIO TIAKO | Mutations
Yaoundé - 17-Jul-2013 - 13h33   52608                      
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Les responsables des communautés invoquent des malheurs sur tout couple qui braverait cet interdit.
Enceinte de cinq mois, Francine âgée de 26 ans, désire voir son enfant naître dans un foyer légitime. Un rêve qui ne se réalisera de sitôt. Ses parents se sont opposés à la dot avant son accouchement. «Il faut d'abord accoucher avant tout ouverture de débats», tranche le père de la jeune femme, originaire du département de la Menoua, dans la région de l'Ouest du Cameroun. Après plusieurs conciliabules, les deux familles se sont finalement accordées pour un renvoi de la dot. Au grand désespoir des amoureux qui souhaitaient se marier avant la date de la venue de leur premier bébé, prévue pour le mois d'octobre 2012. Conscients de cet interdit de dot chez les filles enceintes, certains jeunes choisissent aujourd'hui, avec la complicité de certains membres de leur famille, de tromper la vigilance des «anciens». C'est d'ailleurs le cas de Roland et Laura. En couple depuis trois ans, Laura tombe enceinte. C'est alors que les deux tourtereaux décident de convoler en justes noces. Avec la complicité des sœurs de la fiancée, le couple réussit à duper leurs parents respectifs. Et la dot passe comme une lettre à la poste. La supercherie est découverte deux mois plus tard par les parents respectifs. Hélas, bien trop tard. Myriam, aussi enceinte de trois mois, n'a quant à elle pas eu cette chance. Une fois les festivités de sa dot terminées, elle va faire une fausse couche. «On ne trompe pas les ancêtres. La perte de son bébé est leur réaction», jubilent certains membres de la famille. Le couple est inconsolable et craint désormais pour son avenir. La dot chez la jeune fille enceinte est proscrite dans plusieurs tribus camerounaises. «Quand une fille est enceinte à Bafou (groupement dans le département de la Menoua, Ndlr), on ne la dote pas. On attend qu'elle accouche avant d'entamer les pourparlers», indique Fomenkeu Yaro, chef du village de 3e degré, Balepouo à Bafou. Dans le canton Gouifé, dans le département du Mbam et Inoubou, «la dot est une reconnaissance entre deux familles. Quand on s'aperçoit que la fille a même un retard d'un jour, on sursoit les pourparlers jusqu'à son accouchement», soutient Emmanuel Messagha, chef de cette communauté à Douala. Interdit Plusieurs raisons sont invoquées pour justifier cet interdit. «On ne dote pas une jeune fille enceinte parce qu'un mariage doit se faire dans le respect des mœurs. C'est-à-dire que, la jeune fille doit aller en mariage étant vierge. Les familles ne doivent pas savoir que les deux jeunes qui veulent convoler en justes noces ont eu des relations sexuelles avant le mariage. Deuxièmement, pendant la dot, on ne sait pas quels sont les esprits qui sont présents. Il peut avoir des esprits maléfiques qui sont là et peuvent faire du mal non seulement à la fille, mais aussi à son enfant», argue Ferdinand Ndame Eyoum, notable au canton Ngoma Douala Bassa. Pour l'Imam Saidou Salatou, responsable de la mosquée Alousouna au marché Congo de Douala, «on ne peut pas doter une femme enceinte musulmane. Parce que d'après l'Islam, cela ne se fait pas. Son prétendant le fera juste après qu'elle ait enfanté. Et s'il insiste, il sera repoussé par la belle famille». Moussa, patriarche du village Touroua dans la région du Nord Cameroun de poursuivre: «La femme doit aller en mariage, vierge. Si elle brave cette loi, c'est à son mari de voir. Il peut décider de la prendre pour épouse ou de la répudier». Chez les peuples Sawa, la dot des filles enceintes est proscrite parce que ces dernières «peuvent mourir pendant l'accouchement», explique Robert Elombo, notable de Bonabelone, village de Bonapriso à Douala. Le docteur Louis Kemayou, enseignant de sociologie à l'Université de Douda est quant à lui, plus explicite. «La tradition date des périodes très reculées où on pensait qu'une femme enceinte caractérisait un risque. Celui de la voir mourir en couche. Donc, il me semble que, la sagesse a voulu qu'on attende que la femme ait donné la vie avant qu'on entame les pourparlers», dit-il. Certains chefs de communautés invoquent plutôt une série de malheurs qui va s'abattre sur le couple qui brave l'interdit. «Si la fille est enceinte pendant sa dot et que son fiancé ne satisfait pas tout le monde, les mécontents peuvent se fâcher et faire du mal à la fiancée. Elle peut perdre sa vie, celle de son bébé ou la maman et le bébé peuvent tous les deux, mourir. La famille peut devenir de plus en plus pauvre, soit les enfants sont toujours malades. Il peut aussi arriver que, la famille ne soit jamais heureuse ou que, la femme ne fasse plus d'enfants», décrie Antoine Amougou Mballa, chef de famille Mbega (béti de Mbalmayo, ndlr) de Douala. Néanmoins, à en croire ces chefs de communautés, les deux familles peuvent s'accorder pour un renvoi de la dot et donner leur bénédiction pour la célébration du mariage civil et religieux de leurs progénitures. «Mais, il faudrait qu'une fois l'enfant né, que le gendre vienne voir sa belle-famille pour la dot. Sinon, il ne pourra percevoir la dot de sa première fille», explique Emmanuel Messagha.
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