Invité du mois: Monseigneur Antoine NTALOU, Archevêque de Garoua: "La déclaration des évêques n'est pas dirigée contre les personnes qui combattent l'insécurité mais contre les dérapages..."

Par | Cameroon-Info.Net
Garoua - 17-Oct-2001 - 08h30   62876                      
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L'Archevêque s'est ouvert à notre rédaction...
Archévêque de Garoua, Mgr Antoine NTALOU s'est ouvert à la rédaction de Cameroon-Info.Net pour parler des problèmes de société dans le grand Nord et surtout donner le point de vue de l'Eglise catholique par rapport à ces problèmes. Il s'agit principalement de l'insécurité, du sida et du comportement des hommes en soutane.. Entretien. Cameroon-Info.Net: Monseigneur pouvez-vous nous présenter votre diocèse ? Mgr NTALOU: L'archidiocèse de Garoua recouvre en fait la province administrative du Nord. Il s'étend sur quatre départements de la province à savoir: la Benoué avec pour chef lieu Garoua, le Faro avec pour chef lieu Poli, le Mayo Louti avec pour chef lieu Guider puis le Mayo Rey avec pour chef lieu Tchollire. Cameroon-Info.Net: Avez-vous suffisamment de personnels pour couvrir ce territoire ? Mgr NTALOU: Nous avons actuellement un besoin en matière de personnel. Le diocèse a à peine une cinquantaine de prêtres et environ 80 religieuses. Parlant des religieux, il y a une forte proportion d'autochtones. Pour le moment, les religieuses expatriées sont encore majoritaires. C'est encore plus marqué en ce qui concerne les prêtres. Depuis l'an 2000, nous essayons chaque année d'avoir des prêtres diocésains incardinés tous fils du pays. Cameroon-Info.Net: Votre territoire est essentiellement musulman. Ne rencontrez-vous pas des difficultés au niveau de la pastorale ? Mgr NTALOU: Enfin ! C'est le Cameroun. S'il y a des gens qui veulent exprimer leur sentiment religieux d'une autre façon, il ne devrait pas y avoir de problème majeur. Dans la réalité, on n'a pas de difficulté surtout depuis 1982. Chaque religion fait son chemin en fonction de ses programmes. Cameroon-Info.Net: Avant 1982, vos prédécesseurs ont-ils eu des difficultés particulières ? Mgr NTALOU: Il y a eu quelques moments de tensions par le passé et maintenant c'est de l'histoire et j'espère que définitivement c'est oublié. Cameroon-Info.Net: De plus en plus, on relève l'implication des hommes d'Eglise dans le "monde des affaires". A Yaoundé, il y a l'abbé Alfred Martin Abega qui est détenu à la prison centrale de Kodengui. Dans votre diocèse, faites-vous face à ce genre de situation ? Mgr NTALOU: Non ! On n'en connaît pas. Je crois qu'en général, la législation actuelle dans l'Eglise est assez claire. Si l'on s'en tient à cette législation, on peut éviter des dérapages. Je ne connais pas beaucoup de cas comme celui auquel vous faites allusion. Je ne peux pas me prononcer. S'agissant de notre diocèse, ce n'est pas encore arrivé. Déjà le temps dont nous disposons ne suffit pas pour les "affaires". Nous sommes encore très peu nombreux et le travail pour lequel nous sommes ordonnés est assez vaste. Cameroon-Info.Net: Vu l'ampleur et l'importance du phénomène, en parlez-vous souvent au sein de la conférence épiscopale ? Mgr NTALOU: En tout cas, pour nous l'ampleur n'est pas encore si grande. Au cas où cela arriverait, nous l'étudierons comme d'autres thèmes en regardant les causes et les conséquences ainsi que les mesures à prendre pour corriger la tendance. Cameroon-Info.Net: Justement la dernière conférence des évêques du Cameroun a publié il y a quelques jours une déclaration sur un problème d'actualité : l'insécurité et le respect des droits de la personne humaine. Comment vivez-vous ces deux problèmes à Garoua ? Mgr NTALOU: Nous sommes dans une zone où l'on vit un phénomène assez particulier, celui des coupeurs de routes. ça va et ça revient. En vérité, quand les forces de l'ordre prennent des mesures énergiques, le phénomène disparaît et puis, je ne sais pour quelle autre raison, à un moment donné ça réapparaît. Pour l'instant, nous avons un calme relatif dans la zone. Les missionnaires ont eu quelques fois maille à partir avec les coupeurs de route. Cameroon-Info.Net: Consciente du phénomène des coupeurs de route en particulier et de la montée de l'insécurité en général, l'Eglise se permet de contester les mesures que l'Etat prend pour juguler le mal au nom de la défense des droits de l'homme… Mgr NTALOU: Je crois que ceux qui comprennent les choses de cette façon sont à côté de la plaque. L'Eglise, les évêques, les hommes d'Eglise ne s'en prennent pas à ceux qui veulent lutter contre les phénomènes d'insécurité. La déclaration des évêques n'est pas dirigée contre les personnes qui combattent l'insécurité mais contre les dérapages et même l'insécurité créés par ces personnes là. Il ne faut pas confondre les choses. Il y a une situation objective qui, je ne sais pas s'il faut être un grand expert ou super journaliste pour voir la situation que nous vivons dans notre pays. En réalité, nous avons encouragé les autorités à lutter contre l'insécurité et à prendre des mesures propres parce que certaines mesures qu'on prend ne font que perpétuer le phénomène, curieusement. Cameroon-Info.Net: Quelles mesures par exemple ? Mgr NTALOU: Je voudrais parler des personnels qui normalement sont chargées de maîtriser l'insécurité. Certains membres de ce personnel aident l'insécurité à grandir. Vous n'êtes pas comme on le dit étranger en Israël. Quand on dit que des armes qui ne peuvent être détenues que par les forces de l'ordre se retrouvent entre les mains des bandits, est ce parce que ces bandits sont des fabricants ou des importateurs d'armes ? Moi je dis non ! Vous les journalistes, vous avez montré à la TV des éléments de force de l'ordre qui dirigeaient des gangs. Cameroon-Info.Net: L'Exhortation post synodale présente l'inculturation comme une pastorale proche du peuple de Dieu. Comment vivez-vous cette inculturation ? Mgr NTALOU: L'inculturation commence par la connaissance de l'évangile, bien le comprendre, bien le connaître et naturellement faire usage des habitudes, des langues, des coutumes du peuple en direction duquel l'évangile est annoncé. Il y a un certain nombre de choses qui se faisaient déjà bien avant l'Exhortation post synodale "Ecclesia in Africa". Nous portons notre attention maintenant sur la formation du personnel apostolique local. Grâce à ce personnel nous pourrons aller plus en profondeur dans le travail d'évangélisation. Depuis trois ans, nous avons commencé l'initiation à la linguistique de nos futurs cadres, surtout les prêtres. Connaître l'évangile, c'est bien, mais, il faut aussi connaître d'où nous venons, ce qui n'est pas évident. Nous avons commencé un travail systématique. Ca prépare un travail sérieux dans les décennies. Cameroon-Info.Net: Pour mieux annoncer l'évangile, il est plus facile d' utiliser les langues locales. Est-ce que vous parlez le foufouldé lors des célébrations ? Mgr NTALOU: Je parle un peu mais il ne faut pas dire que c'est l'unique moyen. Nous utilisons les traducteurs dans les milieux où les langues officielles ne sont pas connues. Cameroon-Info.Net: L'Eglise catholique en collaboration avec les autres religions, entend s'impliquer dans la lutte contre le sida au Cameroun. Quelle est votre opinion sur les méthodes qui sont proposées ? Mgr NTALOU: Il faut lutter effectivement d'abord par une plus large sensibilisation des populations en particulier les jeunes et les femmes, et aussi les groupes vecteurs du VIH/sida. Mais il y a une question que je me pose: Depuis des années, notre pays s'est engagé dans la lutte contre le VIH/sida et propose des méthodes de prévention. En observant la situation, il y a un problème quelque part. De deux choses l'une: soit le taux de prévalence n'est pas exact, soit il est exact auquel cas, il faut bien expliquer pourquoi malgré l'intensification de certaines méthodes de prévention, le taux ne fait que monter. C'est très mathématique. Cameroon-Info.Net: Est-ce que ce n'est pas dû à la réticence et même au rejet de certaines méthodes que l'on propose ? Mgr NTALOU: Je ne sais pas si une équation mathématique fonctionne de cette manière. Il y a des constantes et des variables. Nous constatons de plus en plus qu'il y a des gens qui utilisent les méthodes proposées (condom et autres…) mais le taux de prévalence ne baisse pas et n'est pas stationnaire. Il y a quelque chose qui ne va pas. Cameroon-Info.Net: Que voulez vous dire ? Mgr Ntalou Ce qu'il y a, ce qui ne va pas, est que ce que nous croyons être un moyen de protection ne l'est pas à 100%. Nous constatons beaucoup d'ignorance chez les jeunes. C'est pour cela qu'au niveau diocésain, nous avons mis au point un centre éducatif à Garoua et dans nos différentes paroisses, et des centres de santé. Ce sont des cadres pour permettre aux jeunes de connaître le corps humain et son fonctionnement. Ces centres permettent aussi de sensibiliser les jeunes dans la prise en main de leur santé et de celle des autres. Nous pensons que ça permettra d'ouvrir les yeux à beaucoup de gens. Cameroon-Info.Net: Monseigneur lorsque dans un mariage un conjoint est infecté Admettriez vous l'usage du condom lors des rapports sexuels ? Mgr NTALOU: Quand on choisit une fiancée ou sa femme il faut savoir que c'est un acte qui répond à des critères de responsabilité et d'acceptation mutuelles. Je trouve dans notre pays en ce qui concerne la célébration du mariage une expression très forte : On ne se marie pas pour le meilleur et pour le pire. Cameroon-Info.Net: Nul n'accepterait d'aller vers la mort de cette façon… Mgr NTALOU: Je n'envoie personne vers la mort. Je dis une chose. Avant, pendant, et après le mariage, les deux conjoints doivent prendre leurs responsabilités. Il y a de plus en plus d'espoir pour ceux qui sont atteints du VIH/sida. On espère que certaines détresses soient supprimées ou réduites. Nous avons parlé de la prévention mais il y a un autre volet relatif à la prise en charge de ceux qui sont déjà atteints par la maladie. Cameroon-Info.Net: Si jamais un de vos prêtres est atteint du sida quel serait votre réaction ? Mgr NTALOU: Dans la prise en charge, il y a un travail psychologique à faire. Nous le ferons. Contrairement à ce qu'on croit, c'est là le nœud du problème.
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