Cameroun: Achille Mbembe parle de son admission à la très prestigieuse Académie américaine des Arts et des Sciences, de la crise anglophone, de la présidentielle 2018 et du régime Biya.  

Par La Redaction | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 20-Apr-2017 - 15h44   23690                      
1
Achille Mbembe Achille Mbembe
Dans une interview exclusive accordée au quotidien La Nouvelle Expression, l’Universitaire Cameroun de renommée internationale Achille Mbembe revient sur son entrée dans la prestigieuse Académie américaine des Arts et Sciences. IL a aussi commenté l’actualité politique dans son pays natal

 

C’est l’un des intellectuels les plus en vue du continent. Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, Achille Mbembe est un libre-penseur. Historien de formation, devenu depuis un philosophe de renommée internationale, il est en première ligne pour défendre une nouvelle idée de l’Afrique. Il pourfend l’idée d’une Afrique soumise, exhorte à sortir du face-à-face avec l’occident. C’est un homme doux qui n’hésite pas à faire montre de violence lorsqu’il s’agit d’évoquer les tourments de l’Afrique, soulignant que le continent est une prison à ciel ouvert. Ses travaux viennent encore de lui valoir une grande reconnaissance par les américaines. Nous l’avons approché pour cerner les contours d’un tel choix.

1) Connu et reconnu comme un enseignant-chercheur et penseur du post colonialisme, cette entrée dans le cercle très fermé des membres de l’Académie américaine des Arts et des Sciences,  vient à notre humble avis, consolider votre réputation. D’entrée de jeu, recevez nos Félicitations.

Je vous remercie.

 

L’Académie américaine  des Arts et Sciences est présentée par l’encyclopédie Wikipédia comme une organisation dédiée à l’enseignement et le progrès des connaissances. Avec-vous été consulté avant votre enrôlement ?

 

Non, pas du tout. Je n'étais et ne suis candidat à rien. Je suis un esprit totalement libre. Faire mon travail le mieux possible, voilà ce qui me remplit le plus de joie et me procure le plus de plaisir.

 

Comment avez-vous été informé de cette admission ?

J'ai appris la nouvelle par hasard. Un "ami" m'a écrit par l'entremise de Facebook pour me féliciter. Je n'ai pas du tout pris cela au sérieux. Beaucoup de gens m'écrivent fréquemment pour me prodiguer des encouragements.  Mais comme je viens de vous le dire, je n'attends rien. J'essaie de faire mon travail le mieux possible. Le reste - l'argent, le pouvoir, les honneurs - ne me concerne absolument pas. Et j'ai toujours été comme ça.

 

 A votre avis, qu’est ce qui peut avoir contribué à votre élection ?

Je n'ai guère besoin d'emboucher mes propres trompettes. Mais pour ceux et celles qui suivent l'actualité dans ces domaines spécialisés, mon travail est très largement connu. Il est traduit en plus d'une quinzaine de langues étrangères. Il a marqué la plupart des débats dans les sciences sociales et les humanités au cours des vingt dernières années. Il est repris et discuté dans plusieurs disciplines. Il est très largement cité sur le plan international. Je pourrais vous en dire davantage, mais je ne veux pas être accusé d'œuvrer pour ma propre gloriole. 

 

Désormais, quels seront vos défis en tant que universitaire camerounais et africain dans une telle organisation qui a eu auparavant comme membres, des personnalités comme Georges Washington ?

 

 

Je vais tout simplement continuer de travailler comme par le passé. Tranquillement. Avec mon ami Felwine Sarr, économiste à Dakar, nous publions en juin un livre collectif, "Ecrire l'Afrique-Monde", fruit des Ateliers de la pensée que nous organisons désormais chaque année à Dakar. Au mois d'octobre sortira "Penser en public" chez mon éditeur parisien, La Découverte. Je continue de faire des recherches autour d'un ouvrage majeur, "Afropolitanisme", que j'espère publier dans trois ans. Entretemps, les traductions se multiplient.

 

Vous avez d’abord séjourné en Amérique avant d’aller vous installez en Afrique du Sud où vous résidez depuis longtemps. Avec votre entrée dans l’Académie des Arts et des Sciences, qui organise régulièrement des conférences et des projets de recherches,  votre carrière sera-t-elle désormais plus « américaine » ou restez-vous basé en Afrique du Sud ?

Je vis entre l'Afrique du Sud et les Etats-Unis depuis 2001. C'est ce que je vais continuer de faire. Contrairement à ce que pensent bien des esprits obtus, l'Afrique du Sud est un pays africain. Ce n'est pas un pays étranger. Je considère d'ailleurs que je ne suis étranger dans aucun pays africain. Et donc, quand j'entends crier: "Mais il ne vit pas en Afrique!", que voulez-vous que je dise à ces pauvres gens? L'Afrique est notre continent. Si, en travaillant au Sénégal ou en Côte d'Ivoire, nous pouvons mieux faire avancer le Continent que si nous  restions là où nous sommes nés, alors c'est ce qu'il faut faire. Dans toutes ces histoires, ma position est simple. C'est du monde dans son ensemble que nous héritons. Un point c'est tout.

 

Vous arrivez dans cette académie peu de temps après l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. Ce dernier représente une tentation du repli identitaire or, vous êtes le penseur de l’afropolitanisme. Gênant comme contexte n’est-ce pas ?

Il ne faut pas oublier que la critique la plus sophistiquée des Etats-Unis est faite par les Américains eux-mêmes. Ce sont eux qui ont élu Trump. Je suis persuadé qu'ils sauront comment s'en occuper. 

 

On vous compte parmi les universitaires africains les plus respectés. Vous êtes une référence, un modèle pour plusieurs étudiants camerounais. Mais, beaucoup se plaignent de ne pas bénéficier de vos riches enseignements. Pourquoi vous ne donnez par de conférences dans votre pays natal ?

Contrairement aux apparences, je suis en contact avec de très nombreux étudiants camerounais. La plupart sont au Cameroun. Un certain nombre se trouve hors des frontières nationales. Je n'ai pas besoin de clamer tout cela sur les toits. 

 

Pourquoi revenez-vous très rarement au Cameroun ?

Je suis Camerounais. Tout le monde le sait et cela devrait suffire. Contrairement à beaucoup, je n'ai jamais changé de nationalité.  Si je ne viens pas régulièrement au Cameroun, c'est parce qu'un différend presqu'existentiel m'oppose à ce pays. Je suis en très profond désaccord avec la trajectoire que suit ce pays depuis la décolonisation. Vous n'êtes pas sans savoir que je suis un critique sans compromis non seulement du régime en place, mais aussi de notre hallucinante incapacité à nous en débarrasser. Pour le reste, les Camerounais n'ont pas besoin de moi pour tracer leur existence.

La politique africaine et les sciences sociales sont par ailleurs présentées comme faisant partie de vos centres d’intérêts. Et comme nous avons occasion de vous avoir pour la première fois depuis que le Cameroun est secoué par une grave crise sociaux-politique dans sa partie anglophone, nous souhaitons savoir le commentaire que vous inspire cette crise ?

Je me suis exprimé à plusieurs reprises au sujet de la question anglophone. Mes premières interventions publiques au sujet de cette question datent des années 1980! On est devant un problème tout à fait absurde. Il y a une spécificité de la question anglophone qu'il faut admettre et régler pacifiquement. La 'francophonisation' du pays, de sa culture et de ses institutions va directement à l'encontre de l'esprit qui avait été à la base de la réunification. Le retour au fédéralisme est un des moyens d'y mettre un terme. 

Pour le reste, le Continent doit se transformer en un vaste espace de circulation s'il veut devenir sa force et sa puissance propre. Je ne crois pas aux frontières héritées de la colonisation. Et donc je suis contre la sécession. L'Afrique n'a pas besoin d'un autre Etat-croupion dans le Golfe de Guinée. 

 

Dans l’une de nos multiples et riches publications, vous avez soutenu que la France a fait annexer le Cameroun occidental parce qu’elle y avait vu le pétrole. Il n’y a pas longtemps, l’un de vos illustres  compatriotes,  Maurice Kamto, a déclaré que la communauté internationale est à l’origine du problème dans lequel le Cameroun est aujourd’hui empêtré parce que les camerounais n’ont jamais demandé à être divisés entre anglophones et francophones. Pensez-vous sincèrement aujourd’hui que les colonisateurs sont à l’origine de ce qui arrive dans les Régions anglophones ?

Nous sommes tous responsables, à des degrés différents, de ce qui se passe dans les deux provinces anglophones.   Nous avons profondément violé l'esprit de la réunification. Nous avons maintenu en place, à la stupéfaction de beaucoup d'Africains,  l'une des satrapies les plus vénales du Continent. L'Etat central dans sa configuration actuelle est devenu une machine à piller et une véritable menace pour les communautés. Il faut redonner le pouvoir aux communautés locales afin qu'elles prennent en main leurs destinées. Ceci passe par une démocratisation radicale des structures et institutions, et la rupture avec des schèmes de pensée qui risquent de mener ce pays à une terrible guerre civile. Par ailleurs, il n'y a plus rien que l'autocrate puisse faire demain, qu'il n'a pas été capable de faire au cours des trente-cinq dernières années.   Il est la figure vivante de notre malheureux passé, mais il ne représente plus notre avenir. Le moment est donc arrivé de se débarrasser de lui. 

Après avoir nié qu’il y a un problème anglophone au Cameroun, le gouvernement a changé son fusil d’épaule en procédant à plusieurs réformes pour satisfaire aux différentes revendications anglophones. Les réformes proposées par le gouvernement sont-elles à votre avis des réponses appropriées ?

Ces pseudo-mesures ne s'attaquent pas au cœur de la revendication. Elles visent surtout à gagner du temps. Nous accusons un énorme retard par rapport à des pays dotés d'un potentiel parfois inférieur au notre. Allez au Rwanda, un pays qui a côtoyé les abysses. Vous verrez de vos propres yeux ce qui s'y fait. Ici, on patauge dans la fange depuis trente-cinq ans. 

Bientôt de nouvelles élections pluralistes au Cameroun. Comment jugez-vous l’évolution de la démocratie dans votre pays natal, voire en Afrique, après 27 ans de démocratisation ?

Les situations varient d'une région à l'autre. Sur le plan international, le néolibéralisme a fini par vider de son sens le gros de l'ordre démocratique libéral. Il n'est plus du tout certain que cet ordre soit compatible avec la forme de capitalisme qui prévaut dans le monde aujourd'hui. Le tournant  autoritaire ou illiberal des vieilles démocraties est désormais un fait. Il ne s'explique pas seulement par les effets de la guerre contre la terreur et l'état d'exception qui en est le corollaire. Il y a quelque chose de fondamental dans le capitalisme qui s'oppose intrinsèquement à l'idée démocratique. Ce quelque chose est en train de prendre le dessus sur tout le reste. Voilà pourquoi, suite à l'effondrement de la gauche, le seul choix est désormais entre le néolibéralisme et l'une ou l'autre variante du fascisme. S'agissant du Cameroun et des élections, vous savez très bien quel est mon point de vue. L'opposition ne nous débarrassera pas de cette satrapie en y allant en rangs dispersés! La seule manière de mettre fin à trente-cinq ans de gabegie, c'est de se mobiliser autour d'un candidat unique de l'opposition. Tout le reste est distraction. 

Pour terminer, nous vous donnons la possibilité de vous exprimer sur un sujet que nous n’avons pas évoqué durant notre entretien et qui vous semble important de partager

Un jour, je l'espère, nous parlerons de sujets plus gais - de choses qui touchent à la création, à l'imagination, à l'esthétique.

Entretien mené par Nana Paul Sabin

Source: La Nouvelle Expression du jeudi 20 avril 2017

Auteur:
La Redaction
 contact@cameroon-info.net
 @Cam_Info_Net
  • E-mail 0
  • Google+
  • Tweet
  • Partagez
Username:
Register   -   Forgot password
Password:
Dans la même Rubrique