Cameroun - Interview de Jean-Marc Soboth: La crise anglophone au Cameroun comparée au Canada

Par Ema Ingkoul (Cameroon Voice) | Correspondance
MONTREAL - 10-Mar-2017 - 09h54   11374                      
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Jean-Marc Soboth J-M. S.
Résidant au Canada, Jean-Marc Soboth est sans doute le seul professionnel de médias francophone a avoir accumulé le plus d’expérience (25 ans au moins) sur les régions anglophones du Cameroun. Il analyse, dans ce nouvel entretien, les nouveaux développements de la crise anglophone à la lumière du paradigme canadien.

Il n’y a toujours pas eu de mot d’ordre d’arrêt des ‘villes-mortes’ dans les régions anglophones du Cameroun. Le régime craint une année blanche et se bat pour sauver la face. Le président Paul Biya a, quant à lui, montré sa disponibilité à régler cette crise. Il n’a pas été au dernier sommet Afrique-France à Bamako ainsi qu’à l’Union Africaine d’Addis-Abeba qui a vu l’élection du président guinéen Alpha Condé à la tête de l’organisation panafricaine, et du ministre tchadien des affaires étrangères, Moussa Faki Mahamat au titre de président de la commission de l’UA où il succède à la Sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. Qu’en dites-vous?

Je pensais que vous alliez poursuivre votre énumération : aux dernières nouvelles, les populations demeurent arbitrairement privées de l’Internet dans ces régions; arrestations, détentions arbitraires et déportations de pauvres jeunes se poursuivraient; les leaders du mouvement, l’universitaire et syndicaliste Fontem A. Neba et l’avocat Felix Agbor Nkongho, arrêtés à la mi-janvier, demeurent prisonniers de la justice militaire… L’emblématique avocat général de la cour suprême Paul Ayah Abine, arrêté illégalement à sa résidence à Yaoundé par six hommes armés le 21 janvier dernier, demeure dans les geôles du Secrétariat d’État à la défense au mépris d’alertes de maladie… Le régime joue la répression, la diabolisation et la corruption à la place d’une négociation franche. Résultat : la crise s’enlise malgré des parenthèses comme la coupe d’Afrique des nations qui pouvaient faire diversion. Yaoundé est, en effet, en panne de solution...

Les revendications anglophones ne sortent-elles pas par hasard de la cuisse de Jupiter? On n’en avait presque jamais entendu parler en de tels termes. Aujourd’hui, on revoit des figures comme les Muna dont les parents étaient des apparatchiks du système Biya. On n’a jamais oublié comment le démon impérialiste, la CIA, etc., se sont insinués au Soudan, en Libye, etc. N’est-ce pas le tour du Cameroun?

C’est malheureusement ce que les services secrets semblent avoir ‘vendu’ au chef de l’État Paul Biya. On lui aurait dit que le problème anglophone est ‘un coup de la CIA’. C’est, me semble-t-il, l’explication de la violence avec laquelle Yaoundé aborde cette affaire. Avant les arrestations des leaders anglophones à la mi-janvier, M. Biya a convoqué au Palais l’ambassadeur de Russie pour se connecter au Kremlin, l’objectif étant de bloquer une éventuelle résolution de l’ONU pour une intervention militaire au Cameroun. La même semaine, il a reçu l’ambassadeur de Chine. Depuis lors, il se croit en guerre parce qu’on lui a, manifestement, fait croire qu’on en veut à son pouvoir. Or, le problème anglophone couve depuis toujours.

Bien avant leurs démissions respectives en 1990 et en 1994, les artisans de la réunification John Ngu Foncha et Solomon Tandeng Muna avaient clairement posé au chef de l’État Paul Biya le problème tel qu’il pose aujourd’hui. À la All Anglophone Conference (AAC I) à Buea en 1993, ils ont dû demander pardon à leurs compatriotes publiquement. Foncha me l’a répété lors de l’interview que j’ai eue avec lui, avec l’aide de son fils Martin Ndikum, avant sa mort en avril 1999. Mes premiers reportages sur la question dans le journal ‘La Nouvelle Expression’ remontent à avril 1993. Bientôt 24 ans. Le problème anglophone est, en fait, l’un des plus argumentés au pays.

Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il n’y a pas de complot impérialiste derrière cette crise?

C’est l’expérience qui me le fait croire. M. Biya est, pour ainsi dire, en règle avec les puissances qui attisent les conflits multilatéraux. Ce pays est dans l’étau du FMI et du système monétaire français. Le business des multinationales françaises s’y porte à merveille. Le scénario est différent du phénomène Boko Haram qui, à son paroxysme et vu son arsenal ultramoderne, puait l’entourloupe de services secrets.

Vous vivez au Canada, pays bilingue, multiculturel, très souvent présenté comme le pendant du Cameroun avec sa minorité francophone face à une majorité anglophone dominante. Dans une crise comme celle du Cameroun, comment auraient réagi les Canadiens?

La première des choses qui ne s’est jamais vue au Canada c’est qu’on n’accable pas, ni ne se moque, ni ne dénigre des compatriotes qui se plaignent. Cela se résume en un mot : respect. Nul ne comprendrait une telle insensibilité générale. Une compatriote anglophone a récemment assimilé ce cynisme collectif à de l’hypnotisme chez les Francophones. Au Canada, on compatit. On est solidaire spontanément. On se plaint avec celui qui se plaint. On fait des messages d’amour. On cherche à comprendre sans jamais dicter une manière de comprendre. Les médias canadiens de tous bords n’ont jamais osé le faire.

La mentalité consistant à ne jamais s’excuser, à se croire plus intelligent, détenteur du pouvoir d’écraser l’autre, accablant massivement des gens qui crient leur misère, en scandant des slogans comme « un et indivisible », « unité non négociable », relève d’un mélange de mythomanie, d’antipatriotisme, de cynisme et de pathologie du nègre évolué. On doit peut-être cette arrogance et malhonnêteté au seul pays esclavagiste et colonialiste au Monde qui, plutôt que de s’excuser, demande à ses victimes africaines de le remercier. Tout ceci n’est pas imaginable au Canada, disais-je. Un cas comme celui des Anglophones du Cameroun aurait suscité d’innombrables excuses, y compris officielles; il y aurait eu des manifestations de soutien comme celle, avortée, du SDF; il y aurait eu des déclarations d’amour – à l’instar de celle venue, paradoxalement, d’un jeune Lion Indomptable, Fabrice Ondoa, dont les effets ne se sont pas fait attendre; il y aurait eu des négociations constantes.

Le régime et les Camerounais ont, en général, beaucoup de mépris à l’égard de leurs compatriotes. L’État canadien présente régulièrement des excuses à ses concitoyens, et initie des réparations. Au Canada, on aurait déjà inscrit la question dans les programmes politiques en proposant des solutions. Chez nous, ça n’existe pas parce que le suffrage universel y est inopérant. Un fait notable: on n’entre même pas en politique ou à la fonction publique fédérale canadienne si on n’est pas bilingue. Dans notre État unitaire présidentialiste, l’exigence devait en être plus élevée en l’absence d’une langue de communication locale...

Les leaders du Consortium de la société civile anglophone mis aux arrêts risqueraient la peine capitale d’après la rumeur. Pour le régime Biya, le postulat est donc clair: d’accord pour le débat académique, mais de là à priver des enfants d’école et à prôner, en surcroît, la sécession, on n’acceptera pas. N’y voyez-vous pas, vous aussi, matière à haute trahison face à la loi fondamentale?

De quelle loi fondamentale parlez-vous? Au Canada, puisque vous souhaitez que l’on s’en inspire, on sort en ce moment de plusieurs mois de grève des juristes de l’État (avocats, notaires, etc.) qui ont pris fin en ce début de mois de mars 2017 sans que cela soit de la « haute trahison ». Il y a eu en 2012 plusieurs mois de grève et de manifestations des étudiants du réseau des universités francophones (du 13 février au 7 septembre 2012). Certains étudiants et universités ont fait l’objet d’intimidations au cours de cette prériode. Il y a eu du vandalisme. C’est ce qu’on a appelé « printemps érable ». Il n’y a eu aucune poursuite pour haute trahison, mais seulement quelques infractions usuelles. Des policiers ont été poursuivis et sanctionnés. Et vous savez quoi? Non seulement le gouvernement Charest a payé la facture des manifestations, mais les politiciens de l’opposition ont rallié la rue avec les grévistes. Il y a bien sûr eu des poursuites pour vandalisme et intimidations. Sans plus. Le gens ont comparu librement et sont retournés chez eux à chaque fois, jusqu’au jour du verdict.

Au Canada, comme chez nous, la grève, même ‘sauvage’, est légale. Les villes mortes ne sont pas interdites chez nous. L’incapacité à anticiper en matière de maintien de l’ordre public ne peut pas être troquée contre le crime de haute trahison. La Québécoise Pauline Marois, alors chef de l’opposition lors du « printemps érable », est devenue premier ministre ensuite. L’un des leaders du mouvement estudiantin, Gabriel Nadeau-Dubois, a été élu député à seulement 22 ans, le plus jeune de l’histoire du Québec. C’est dire.

N’est-ce pas criminel de prôner la scission et la sécession dans un contexte de nation en devenir? Au Québec notamment, les séparatistes du FLQ (Front de Libération du Québec) ont été pris en chasse. Le mouvement a littéralement disparu de l’échiquier après avoir prôné la sécession…

Vous ne pourrez jamais empêcher les gens de vouloir la sécession ou pas. La liberté d’expression est un droit universel. Il y aura toujours et toujours des souverainistes dans tous les pays du monde. Il y aura toujours, comme on le voit déjà au Cameroun, des gens qui, à l’instar du Québec, sympathisent avec le séparatisme pour surenchérir alors qu’ils ne voteront jamais pour ce faire. Récemment, j’ai évoqué les Corses, les Basques, les Bretons en France, Les Catalans en Espagne, les Biafrais au Nigéria, le Front Polisario au Maroc, la Wallonie en Belgique, la Bavière en Allemagne… Leurs projets autonomistes ne sont pas secrets. Au Nigéria, les célèbres écrivains Wole Soyinka et feu Chinua Achebe n’ont jamais économisé leur soutien pour l’indépendance du Biafra sans que cela soit matière à crime de haute trahison... Ibidem au Cameroun. La création du mouvement séparatiste Southern Cameroons National Council (SCNC) remonte à 1989. C’est lui qui promeut l’Ambazonie. Le SCNC est bien connu dans le système des Nations Unies. Je trouve stupide que l’on s’étonne, en voyant des photos publiées dans les réseaux sociaux, que les gens du SCNC parcourent les places occidentales pour expliquer leur projet autonomiste. Imputer leur activisme à tous les Anglophones relève de l’ignorance et de la stupidité.

Le Cameroun est une nation en devenir qui, pour l’instant et compte tenu du rapport de force international ambiant, a besoin d’une certaine sérénité au plan constitutionnel, disait récemment un observateur averti. Ne partagez-vous pas ce point de vue?

Il faut d’abord que l’on s’entende sur ce qui est le point de sérénité. On a l’impression qu’à force de gommer les repères historiques, les Camerounais ont oublié les points qui avaient fait la sérénité. Rappelons quelques faits. La réunification s’est faite au suffrage universel en 1961, au terme d’un référendum onusien, plus d’un an après l’indépendance de la partie française (en janvier 1960). En clair, ils étaient encore British à l’indépendance des Francophones. Et on n’a jamais dit aux Anglophones: « Êtes-vous du Kamerun allemand? Alors retournez avec vos frères francophones! » Ils avaient le choix. Le Nigéria leur proposait mieux. Plusieurs circonscriptions du Sud-ouest avaient opté pour le ralliement au grand voisin.

La campagne pour rallier le bloc british fut menée par le chef de l’opposition et ancien premier ministre, le Dr. Emmanuel M. L. Endeley, un prince écouté de la dynastie Bakweri dont l’épouse était nigériane. Ceux qui avaient voté contre la réunification sont encore là. Cela, dit, il y aura toujours des indépendantistes dans ces régions. On n’y peut rien.

Pour revenir au paradigme canadien, les mouvements indépendantistes y sont constitués en partis politiques. Ils mènent campagne au vu et au su de tous. Pourquoi pensez-vous qu’il faille inventer le fil à couper le beurre au Cameroun? Vous parliez tout à l’heure du FLQ. Ce mouvement indépendantiste québécois avait la particularité de faire des attentats terroristes. Il y a eu des morts et des dégâts. Des gens ont été arrêtés et jugés, non par pour leur idéal séparatiste, mais pour l’activité criminelle. C’est ainsi que les séparatistes sont traités dans le monde entier. Il n’est pas interdit de prôner l’indépendance. Il est interdit de faire du terrorisme. Les leaders du Consortium qu’on a arrêtés ont, depuis le début, prôné la lutte pacifique et la négociation en spécifiant qu’il était suicidaire d’user de violence contre des forces aguerries en la matière. L’avocat Felix Agbor Nkongho et le Pr. Fontem Neba n’ont jamais caché qu’ils étaient fédéralistes. C’est le cas des supplétifs du Consortium comme le jeune Ivo Tapang Tanku, qu’on a présenté sans aucune honte comme recherché par les services spéciaux. C’est un critique constant du séparatisme. C’est vraiment honteux de ne pas le savoir. Et voilà que le Conseil National de la Communication interdit tout débat sur le fédéralisme, un concept de droit constitutionnel que l’on enseigne à l’Université de Yaoundé. C’est une dérive étrange dans un pays dirigé par un Sorbonnard doublement diplômé en droit public. Pour moi, cela a une seule signification : ces gens qui nous dirigent ne valent rien!

À votre avis, y a-t-il un autre moyen de préserver la Nation que par la rigueur que l’autorité de l’État doit mettre à empêcher que prospèrent les chantres de la division?

Il faut toujours se souvenir qu’on ne crée pas une Nation à coups de décrets, d’arrestations et de formules militaires comme cela se fait actuellement au Cameroun. On nous a enseigné à la fac que la Nation allemande était le paradigme notoire en la matière. Elle est fondée sur de vraies affinités historiques, la volonté d’être toujours les meilleurs, sur la fraternité, l’amour mutuel, la solidarité... L’Allemagne ne pouvait que se réunir à nouveau. La Nation est d’abord dans les cœurs et non dans la brutalité policière et la paperasserie. Le Cameroun se prétend ‘allemand’. Qu’y a-t-on tiré pour construire notre Nation? Rien. Qu’a-t-on fait pour rallier nos autres frères ‘allemands’ arrachés par la France au profit de ses propres colonies voisines? Rien. Nous disposons pourtant d’accords frontaliers coloniaux qui ont servi à la Cour Internationale de Justice dans le cadre du conflit sur la péninsule de Bakassi. Le Kamerun allemand s’étendait sur une superficie de plus de 750 000 km2 versus les 475 000 km2 actuels. Mis à part le Northern Cameroons que nous avons perdu en 1961 au suffrage, où sont passés tous nos autres frères des 275 000 km2 restants si tant est qu’on se dit fidèles au Kamerun allemand?

Il faudrait revisiter l’allocution du père historique de la Réunification, Ruben Um Nyobè, à Kumba en… 1951. La moindre brutalité langagière eût totalement exclu l’hypothèse de la réunification. Il faudra un jour enseigner à nos enfants que l’assassinat de Um Nyobè en 1958 par les Français et la répression qui a précédé ont presque fait avorter le projet. Les Anglophones n’en voulaient plus, ne voulant pas subir ce que les Francophones subissaient de la France.

Que suggérez-vous personnellement pour les autres frères du Kamerun allemand oubliés et que vous évoquez? On n’y a jamais pensé…

On ne va pas tout refaire. Il y a néanmoins des choses qu’on peut faire. Je pense, finalement, avoir été le seul journaliste camerounais à avoir jamais envisagé un reportage - avec mon ami député du Logone-et-chari, le Dr. Kamsouloum Abba Kabir, et son cousin feu le capitaine Saïd Kamsouloum – un reportage, disais-je, dans l’ancien Northern Cameroons où de nombreux frères ont décidé de mourir Kamerunais. Ces gens ont conservé leur identité de Kamerunais mais n’ont jamais bénéficié de quelque sollicitude que ce soit sous l’ère Biya, hormis quelques villageois kanuris frontaliers parfois sollicités dans le cadre des charters électoraux du RDPC. Le président Ahidjo avait, on s’en rappelle, porté l’affaire du Northern Cameroons à la CIJ. La journée à laquelle la cause avait été jugée perdue définitivement fut déclarée ‘deuil national’ au Cameroun par décret.

J’avais eu à Garoua une longue discussion avec l’ex ambassadeur du Cameroun à Lagos, Mohamadou Haman Dicko avant sa mort (en mai 2006) en présence de mon confrère Vanigansen Muchiggle. M. Haman Dicko était un ami d’enfance du président Ahmadou Ahidjo et avait passé plus de 20 ans comme ambassadeur au Nigéria. Il m’avait expliqué les liens étroits qu’ils avaient tissés avec nos frères restés au Nigéria, qui, d’ailleurs, ont poussé le Cameroun à soutenir Lagos contre la France dans la sécession ratée du Biafra.

On est effrayé par l’étrange lexique qui apparaît ces derniers temps. Des Anglophones se veulent d’une certaine République de l’Ambazonie dont vous êtes d’ailleurs accusé sur les réseaux sociaux d’être un sympathisant. Ils qualifient le pouvoir de Yaoundé de « République du Cameroun » et l’associent au colonialisme français. Les Anglophones se veulent, eux, du Southern Cameroons et luttent pour sa restauration. D’autres parlent du West Cameroon. Cette distorsion progressive dans le projet rassembleur que prônaient les nationalistes n’est-elle pas désespérante?

Il n’y a rien de désespérant là-dedans. L’Ambazonie n’existe dans aucun document officiel onusien. Par conséquent, je n’ai pas d’avis à ce sujet. C’est un néologisme du SCNC. Le mouvement fut lancé par Fon Forji Dinka. Il ne cache pas son idéologie autonomiste. Il bénéficie d’une publicité inespérée ces temps-ci au gré de la répression.

Le Southern Cameroons est, par contre, l’une des deux entités sous administration britannique qui sont allées au référendum de février 1961. C’est le scrutin qui a conduit à la création de l’État fédéral du Kamerun suite à l’accord de Yaoundé (octobre 1960) et à la conférence constitutionnelle de Foumban (juillet 1961) avec les représentants du Cameroun français, devenue, elle, indépendante en janvier 1960.

Dès 1961, l’ancienne partie britannique se faisait appeler West Cameroon (ou Cameroun occidental), versus l’État fédéré du Cameroun oriental francophone. Le député SDF de Bui, Joseph Wirba, l’a rappelé à l’hémicycle : il faudra s’y habituer à nouveau parce que les Anglophones n’accepteront plus jamais d’être aliénés à ce qu’ils appellent ‘La République du Cameroun’.

En 1984, un décret de M. Paul Biya a, en effet, recréé cette fameuse « République du Cameroun » francophone de 1960 en supprimant le vocable ‘Unie’. L’ironie en est, disais-je, que « La République du Cameroun » s’appelait déjà ainsi lorsque le Général de Gaulle accordait l’indépendance en janvier 1960 à la partie francophone.

Quelle est, selon vous, la pertinence de se revendiquer à nouveau du défunt Southern Cameroons britannique? À quoi cela sert-il concrètement?

Le Southern Cameroons, c’est leur identité. C’est ce qu’ils sont. Nul ne vit sans son identité. C’est la preuve qu’ils n’ont jamais été des indigènes de la France. Aujourd’hui, ces gens du Kamerun allemand décident simplement de reprendre leur personnalité en désavouant la ‘francophonisation’. Je trouve cela plus que légitime. Je trouverais pareillement cohérent que des gens se disent un jour d’une Région Bamiléké. Ce vocable a aussi une origine coloniale, même si il se résume aux seuls Grafis de l’indigénat français. Pourquoi voulez-vous imposer aux gens à tout prix des subdivisions topographiques telles que Nord-Ouest ou Sud-Ouest? Ce ne sont pas des plantations esclavagistes!

Nos Anglophones n’ont pas l’intention de s’endormir dans la soumission à la France. Si vous les écoutiez attentivement, vous remarqueriez qu’il n’y a pas de mélange lexical dans leur langage. Le député SDF Joseph Wirba se revendique toujours du West Cameroon. Des avocats comme George Achu Mofor et la plupart des intellectuels parlent plutôt de Southern Cameroons. C’est leur identité. Chaque vocable renvoie à une conviction juridique très précise entre les fédéralistes et les autres.

Le député Wirba a dit qu’on ne leur enlèverait plus jamais leur identité. Il n’y a pas à trembler d’effroi devant des emblèmes. Les Québécois, les Corses, les Catalans, les Écossais, etc., ont un drapeau, un hymne et autres emblèmes tout en restant unis aux autres. Les Québécois ont décidé dans les années 60, à l’aune de la Révolution tranquille - qui ressemblait quelque peu au mouvement actuel au Cameroun - de s’appeler désormais Québécois. Ils étaient Canadiens-français avant cela. Beaucoup de Québécois ne supportent même pas d’être appelés Canadiens. C’est connu. Et pourtant, nul ne les accuse de haute trahison. Et alors que l’armée française exterminait les souverainistes camerounais, le Général de Gaulle était allé à Montréal en 1967 se fendre d’une déclaration célèbre en faveur de l’indépendance du Québec, avec la formule ‘Vive le Québec libre!’ qui est entrée dans l’histoire. Il en a résulté un incident diplomatique banal avec Ottawa.

Je vous apprends, enfin, qu’une formation politique dénommée Parti 51 créée par l’avocat québécois Hans Mercier vient d’être autorisée au Québec. Cette formation prône pas moins que le ralliement du Québec aux… États-Unis, pays voisin, comme 51ème province. Il n’y aura jamais grand monde au Canada pour adhérer à ce projet; il a néanmoins le droit de promouvoir son programme. Ainsi va la démocratie.

Toute cette avalanche identitaire soi-disant british ne soulève aucune émotion à Londres, puissance coloniale visée… On devrait en avoir honte non?

Jusqu’à présent, le débat a consisté à remettre en question un mécanisme étatique autoritaire copié en France qui soumet les gens de l’ancien Cameroun britannique à un État hyper-centralisé pro-français. De plus, il est jusque-là question de tirer le meilleur parti de notre héritage multiculturel : africain, germanique, britannique et français… Dans le système judiciaire anglo-saxon ou au Canada, les gens du Consortium arrêtés seraient chez eux à s’occuper de leur famille et de leur travail en attendant de comparaître libres parce qu’on sait où les trouver. Ils n’ont aucun passé criminel; ils ne sont pas un danger. Mais le Cameroun est une mauvaise copie de la France d’après-guerre. C’est ici qu’il y a problème. Le colonialisme français est omniprésent. On perpétue la mentalité consistant à priver systématiquement de liberté des gens présumés innocents, qui sont des papas et des opérateurs de notre économie. On est tellement habitués à rester insensibles au mauvais sort des épouses et enfants des autres parce que les Camerounais ne s’aiment pas entre eux. Qui est assez fou pour croire qu’un gouvernement qui a en son sein un ministre haineux qui intimait récemment aux autres compatriotes l’ordre de quitter Yaoundé au plus vite sur une base tribaliste, qui peut croire, disais-je, qu’un tel régime aime vraiment l’unité nationale? Le travail à faire pour que les Camerounais s’aiment entre eux est incommensurable... On impose des documents judiciaires uniquement en français aux gens du Consortium. Leurs juge et greffiers sont tous unilingues francophones alors qu’ils sont tous anglophones. Au Canada, ce seul aspect linguistique serait un scandale à l’échelle de l’histoire. Chez nous, on s’en fout. On trouve ça malin. Nos politologues nous rabâchent les tympans de leurs éloges à la soi-disant ruse de M. Paul Biya qui se résume en décrets, actes administratifs, arrestations...

N’y a-t-il aucun autre moyen de se démarquer définitivement de toute nostalgie de colonisés dans le but de privilégier l’unité et l’identité africaine?

Ceux qui brandissent l’unité nationale et l’identité dans ce débat doivent toujours se rappeler qu’il s’agit, dans ce cas, de l’unité de l’ancien protectorat allemand offert à la France et à la Grande Bretagne à la fin de la première guerre mondiale.

Des politologues comme Mathias Éric Owona Nguini et Manassé Aboya Endong ne sont pas de votre avis. Ils pensent qu’il faut réprimer ceux qui mettent en péril l’intégrité du territoire et défient l’autorité de l’État. Ils rejoignent à cet effet une partie des Camerounais qui disent que les Anglophones ont mérité ce qui leur arrive…

Je n’ai pas lu Manassé Aboya Endong qui est, néanmoins, une ami de longue date. J’ai souvent échangé avec Mathias Owona Nguini et je discute régulièrement avec mon ami Élie-Serge Banyongen, politologue à l’Université d’Ottawa qui leur a répondu.

Je pense que certains politologues jouent un rôle négatif dans cette crise qu’ils présentent comme un plan « naïf » pour faire plier le pouvoir de M. Paul Biya et pour le faire tomber. Je pense qu’ils ont un problème de mise à jour. Ils se croient siècle de Niccolo Machiavelli où les politologues n’étaient bons que pour imaginer des recettes pour que le Prince de droit divin confisque le trône le plus longtemps possible. Le pouvoir de l’État serait, pour eux, plus important que le peuple. Le peuple ne serait qu’un appendice du régime. Pour eux, c’est le peuple qui sert le pouvoir et non le contraire. C’est une aberration.

Moi je suis attentivement les Anglophones depuis 25 ans. La plupart n’ont aucun problème intrinsèque avec la perpétuation au pouvoir de M. Paul Biya. Au contraire, d’aucuns craignent, au regard de ce qui se passe, qu’en cas d’alternance en l’état, le successeur de Paul Biya ne soit même pas capable de comprendre de quoi on parle. Parce que les gens ne comprennent rien. Ces politologues me semblent faire ce que Goebbels faisait sous Hitler. Au lieu de diagnostiquer le problème posé et proposer des solutions, ils investissent leur science dans des stratégies de dithyrambe et de conservation du pouvoir. C’est le schéma que j’ai décrit à l’instant. Au lieu de la compassion pour de compatriotes qui gémissent, ces diplômés de France font croire que la société idéale est celle où on ne pose pas de problème. C’est vraiment dommage pour leurs étudiants.

Le débat sur la forme de l’État devrait impliquer les dix régions du pays. Cette question n’est pas réservée aux seuls Anglophones…

Le retour au fédéralisme qu’exigent les Anglophones n’a rien à voir avec le débat national sur la forme de l’État. Le retour au fédéralisme de 1961 est une sorte de restitution préalable de droits illégalement et arbitrairement confisqués en mai 1972. C’est un point de départ. C’est comme dans un cas de bigamie. Le deuxième mariage est nul et non avenu. L’État unitaire actuel est nul et non avenu. Il faut se remettre au statu quo de 1961. Après cela, on pourra faire autant d’États fédérés qu’on le souhaitera.

De nombreuses voix qui comptent - dont celle de l’écrivaine Calixthe Beyala récemment -- pensent que ce serait un recul inutile…

Les suffrages qui comptent dans cette affaire sont uniquement ceux des Anglophones si l’on s’inspire du contexte canadien. En fait, si on avait laissé faire les choses conclues en 1961, on en serait aujourd’hui fiers, sur tous les plans : social, médical, culturel, universitaire, politique... La Francophilie n’aurait pas meilleur miroir pour s’améliorer en tant qu’indigènes du style colonial direct. On l’a vu il y a quelques années avec l’université de Buea. Le Canada a, rappelons-le, acquis ses lettres de noblesse grâce à l’originalité de sa diversité encadrée par des accords constitutionnels historiques.

À l’époque, on était fier de se dépayser dans cette région british du Cameroun où les habitants étaient humbles, traditionnalistes et pieux. C’était un système où, sans être le paradis, on respectait les gens de rien. Chez nous, on ne respecte que les diplômés nommés et de douteuses gens nanties. Mon beau-père qui était commerçant me disait avoir fait de bonnes affaires dans cette région grâce à son originalité. Mais, on a littéralement décapité cette région devenue le dépotoir de la médiocrité francophone; l’endroit pour aller chercher des enfants domestiques. On ne recrute d’enfants esclaves que là où on a instauré le désastre social. C’est l’une des conséquences de notre centralisme budgétaire dont l’un des corollaire est l’incapacité notoire à redistribuer les richesses à travers des mécanismes universels comme la couverture médicale, l’instruction gratuite, l’eau  et autres services sociaux gratuits, etc., comme au Canada. C’est le symbole vibrant du malaise subséquent. Laissons-les être eux-mêmes, et vous verrez.

S’il vous était donné de faire, ici et maintenant, de suggestions concrètes au règlement pacifique de la crise anglophone, que proposeriez-vous?

Le première des choses c’est, m’inspirant du contexte canadien, des excuses publiques, officielles, à présenter. Il faut qu’un tel acte se fasse par décret, et que cette habitude entre dans nos us politiques. Contrairement aux élucubrations des politologues, Paul Biya n’en perdra ni son pouvoir ni la face. Ensuite, il faudrait libérer tous ces pauvres gens. Il faut relancer le débat: une conférence constitutionnelle à Foumban (Foumban II) ou dans la ville symbolique de Buea, capitale ‘allemande’... Elle ferait un bilan sans concession de Foumban 1961 et de l’accord de Yaoundé, en présence des intellectuels les plus indépendants de l’échiquier, et, en particulier, ceux qui se sont montrés proches de la cause anglophone. Inutile d’y convier tous ces intellectuels qui insultent les Anglophones à longueur de journées qui, eux, viendraient perdre le temps.

Un tel raout apporterait les aménagements nécessaires au Kamerun nouveau, dont le rapatriement de notre souveraineté monétaire, politique, académique et culturelle, ainsi que l’éradication des accords secrets avec la France. Mais il ne faut pas se le cacher : malgré les apparences, la France mettrait le Cameroun à feu et à sang pour que cela ne se fasse pas. Mongo Beti le rappelait encore dans son ouvrage ‘La France contre l’Afrique’.

Je parie qu’une clarification dans l’exploitation du brut et les comptes numérotés pétroliers aux Îles Caïmans ne sont pas une belle perspective pour M. Paul Biya et la mafia française. Mais il faudrait un jour y arriver. Si cette conférence devait se tenir sous Paul Biya, j’y vois des personnalités comme David abouem à Tchoyi, le cardinal Christian Tumi, l’ancien gouverneur George Achu Mofor, Christian Penda Ekoka, Bernard et Akere Muna...

On s’entend que M. Paul Biya ne fera jamais rien de tout cela. Que va-t-il donc se passer?

Les gens qui applaudissent M. Paul Biya compliquent sa sortie de scène éventuelle. Il n’est pas Dieu pour croire qu’il va mourir au pouvoir comme Omar Bongo. J’ai toujours pensé qu’une grande réussite dans notre pays serait qu’un ancien chef d’État prenne sa retraite en paix au Cameroun, qu’il s’insère à la vie civile, à l’exclusion des bombardements de l’armée française. Mais si les choses se poursuivent ainsi, parce que les Anglophones, même fédérés, seront toujours incontournables dans la vie politique de ce pays, ils pourraient être parmi ceux qui n’accepteront jamais que M. Biya et sa famille vivent en paix un jour.

 

Propos recueillis par Ema Ingkoul (Cameroon Voice)

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