Cameroun - Presidentielle 2018 - Opinion: Déconstruire le vice originel d’une fausse victoire et refonder une citoyenneté inclusive - "Nous sommes au bord de l’implosion !"

Par Larissa Kojoué et Rose Ndengue | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 02-Nov-2018 - 12h47   7657                      
31
Paul Biya Vote: 07/10/2018 P. R. C.
Par Larissa Kojoué et Rose Ndengue*

La présidentielle camerounaise du 07 octobre dernier a été l’occasion de prolonger et de consolider le malaise camerounais. Alors même qu’elle a capté l’essentiel de l’attention publique ces dernières semaines, et que certains l’ont présentée comme historique, elle se clôt sur un résultat sans surprise. Paul Biya reconduit à la tête de l’Etat, c’est le signe que le pays sera maintenu dans un état de tension sociale et politique permanente. Ceci d’autant plus que, l’âge avancé du président pose avec acuité la question de l’inévitable succession à la tête de l’Etat.

Durant les 36 années de règne de ce pouvoir, les conditions de vie matérielles et morales des Camerounais·es se sont dégradés avec une constance inquiétante. L’accès à l’eau, à l’électricité, à la santé ou encore à l’éducation reste un défi dans les zones urbaines comme rurales. Par ailleurs, sur les plans politique et sécuritaire, la stabilité du pays est plutôt précaire, du fait de la lutte contre les incursions de Boko Haram dans Nord-Cameroun, et encore plus de la guerre qui sévit depuis plusieurs mois dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

 

Le bilan de ce régime est désastreux ! Nous sommes au bord de l’implosion !

Pourtant, le débat autour de cet enjeu fondamental n’a quasiment pas eu lieu durant la campagne électorale ! Exit l’examen méticuleux des défaillances endémiques de l’Etat ! Afin de dissimuler 36 ans d’incurie, l’oligarchie en place a eu recours à l’intimidation, mais également à la construction de boucs émissaires, en indexant notamment un groupe social, les bamilékés, et en diffusant ad nauseam des discours haineux incitant au repli identitaire. Elle réactive ainsi une des matrices de la gestion coloniale des populations africaines. Cette stratégie a également permis d’occulter l’exclusion de la participation politique, des populations résidant dans les régions anglophones, représentant 20% environ de la population, ainsi que la marginalisation des femmes de l’espace politique.

La cohésion nationale est mise en péril avec la complicité d’une partie de l’intelligentsia locale, ainsi que des éléments de la diaspora qui profitent d’une visibilité médiatique et/ou sur les réseaux sociaux pour diffuser et infuser la haine de l’Autre dans l’imaginaire populaire.

Le résultat de la présidentielle du 07 octobre au Cameroun est irrémédiablement entaché d’un vice originel. C’est une «fausse victoire! »

Nous ne sommes pas dupes ! La situation sociale, économique et politique du Cameroun nous préoccupe autant que l’ensemble des camerounais.es. Nous avons pleinement conscience que le contexte actuel de fin de règne adossé à l’exacerbation des tensions sociales et politiques, est un ferment de l’embrasement. Afin d’assumer notre responsabilité de jeunes universitaires et actrices de la société civile, et souhaitant entretenir la flamme d’une pensée politique féconde et utile à la société, telle que l’a préconisée le regretté Fabien Eboussi Boulaga, nous adressons ce texte à l’ensemble de nos compatriotes.

Aux jeunes, mais aussi, aux femmes, dont les voix ont été une fois de plus étouffées, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui inscrivent leurs discours et leurs actions dans une dynamique de changement véritable, nous proposons de mener ensemble, un travail intellectuel et pratique consistant à :

1. Décoloniser impérativement notre pensée et désethniciser l'Etat. La diversité culturelle fonde notre identité, mais l’ « ethnie » ne doit en aucun cas être une ressource politique, sous peine de :

- conforter le régime actuel et perpétuer une mémoire coloniale détestable,

- faire offense à la mémoire nationaliste, et insulter tou•te•s celles et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour que le rêve Cameroun se matérialise.

2. Reconnaître que la solution aux tensions sociales est éminemment politique ! A cet égard la répression est une voie vers l’embrasement, comme le montre la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ! Il est urgent de redéfinir les contours de la relation entre l’Etat et ses représentant·e·s d’une part, et les citoyen·ne·s d’autre part. Afin de résoudre le contentieux historique autour de sa formation, il faut mener une réflexion sans tabous sur la forme de l’Etat. A cet égard, une autonomie régionale, voire le fédéralisme, fondé sur le principe de l’élection des dirigeants et d’assemblées à l’échelle locale, est une des pistes souhaitables.

3. Admettre l’’impossibilité d’obtenir une transition, ou a minima, une alternance effective par les institutions et le processus électoral actuels, dont la dimension antidémocratique a été confirmé. L’intimidation, la manipulation, et la fraude ont caractérisé la période électorale et post-électorale, sans jamais être remis en cause par les instances chargées de superviser et de valider les élections. Et bien bien qu’ils aient le temps d’une élection ravivé la ferveur populaire à l’égard de la politique, ceux qu'on découvre opposants farouches à ces institutions aujourd’hui, ne sont malheureusement pas toujours exempts des mêmes soupçons.

4. Poser les jalons d’une citoyenneté alternative et réellement inclusive. Cette élection a démontré à celles et ceux qui en doutait, que le peuple camerounais reste mobilisé et déterminé à prendre part à l’édification de notre jeune nation. Si les mobilisations observées semblent trancher avec celles attendues dans le cadre de l’inscription sur les listes électorales, c’est qu’elles rendent compte d’une réalité : la citoyenneté est partielle lorsqu’elle n’exprime qu’une dimension institutionnelle ! Il est donc indispensable d’élaborer une citoyenneté qui couvre l’ensemble du corps social. A cet effet, réhabiliter le potentiel insurrectionnel de la citoyenneté est un impératif! Ceci d’autant plus qu’il est souvent activé par des catégories réduites au statut de subalternes (jeunes, femmes, classes populaires, militant·es de l’opposition…), à qui l’on doit l’indépendance du territoire, sa réunification et l’ouverture bien qu’imparfaite de l’espace politique.

 

* Larissa Kojoué, politiste, Post doctorante, SESSTIM/INSERM/IRD/AMU, Marseille/Yaoundé

Rose Ndengue, politiste et historienne, Université Paris 7 - Diderot

 

Co-signataires :

Félicité Djokoue, Fondatrice et Directrice exécutive de Association des acteurs de développement, Yaoundé.

Brenda Ngum, Doctorante en sociologie, Université Paris 7 - Diderot

  • E-mail 0
  • Google+
  • Tweet
  • Partagez
Dans la même Rubrique