Cameroun - Diplomatie/Christophe Guilhou (Ambassadeur de France sortant): «Il est temps que la paix et la stabilité reviennent dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest»

Par Mathieu TCHITCHOUA | Cameroon-Info.Net
YAOUNDE - 28-Sep-2022 - 12h06   2600                      
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Christophe Guilhou (CRTV, 19/04/2020) Capture d'ecran
Le vœu exprimé par le diplomate français fait partie de l’une de ses dernières volontés exprimées lors de son discours officiel d’au revoir à la Résidence de France.

Après trois années passées au Cameroun comme chef de la diplomatie française, Christophe Guilhou s’en va. L’Ambassadeur de France sortant est allé faire ses adieux au président de la République Paul Biya le mardi 27 septembre 2022. Avant ce rituel, il a offert quelques jours plus tôt un dîner d’au revoir au personnel de l’ambassade à la Résidence de France à Yaoundé, en présence d’un parterre de personnalités.

Au cours de son discours, le diplomate français a passé en revue les réalisations de son pays au Cameroun durant son magistère, et s’est dit satisfait à certains égards. Il a reconnu qu’il reste des chantiers inachevés sur lesquels la France n’a pas suffisamment œuvré, notamment la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. «  Il est temps que la paix et la stabilité reviennent dans ces régions, et que les armes s’y taisent enfin définitivement. Cela a trop duré, c’est un ami du Cameroun qui vous le dit », a-t-il lancé, donnant à penser entre les lignes qu’il s’agit de l’une des missions assignées par l’Elysée à son successeur, le Général Thierry Marchand.

Il a également réitéré la position de Paris sur le processus de décentralisation, considéré par son pays comme « une des réponses politiques à la résolution de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ». Une forme de l’Etat que ne partagent pas les indépendantistes anglophones, favorables à une sécession, ainsi que certains leaders de la société civile, qui militent pour le fédéralisme.

 

Voici l’intégralité du discours d’au revoir de Christophe Guilhou :

 Excellences, Mesdames et Messieurs les Ministres,
Honorables membres du Sénat et de l’Assemblée nationale,
Mesdames et Messieurs les autorités civiles, militaires, religieuses et coutumières,

Dear colleagues, Ladies and Gentlemen,
Chers Amis camerounais, mes chers compatriotes,
All protocol duly observed,

Permettez-moi tout d’abord de vous souhaiter la bienvenue à toutes et à tous, et de vous remercier pour avoir répondu présents ce soir à mon invitation. Ekié ! Je suis très heureux de vous voir si nombreux.

Je tenais à vous dire au revoir ce soir, car vous tous, amis, de la France, représentez par vos fonctions, mais aussi votre investissement personnel, la vitalité, la richesse et la force de la relation bilatérale franco-camerounaise. Cette relation si dense et vivante.

Je tenais à vous dire toute mon estime, ma reconnaissance et mon admiration, alors que je m’apprête à quitter le Cameroun après trois années !

Trois années si denses, si exigeantes, si bouillonnantes, mais aussi si formatrices, si stimulantes et gratifiantes !

En effet, il y a trois ans, j’arrivais dans ce pays, que je pensais déjà connaître pour avoir commencé ma carrière comme rédacteur Cameroun au Quai d’Orsay… Mboutoukou que j’étais !

J’ai en fait tout appris, et de manière accélérée, de la richesse des cultures et des traditions camerounaises ; du foisonnement d’idées et d’initiatives que porte la jeunesse du pays ; des lignes de tension, parfois, et du haut degré d’exigence, toujours, qui en résultent ; de mes nombreux et réguliers entretiens avec le président Biya, que je remercie de sa constante disponibilité et de son ouverture à un dialogue franc et apaisé ; j’ai tout appris, surtout, de l’appétit, voire l’impatience, des Camerounais, à construire un nouvel avenir commun.

Ce dynamisme, cette exigence, cette impatience, m’ont forcé à donner le meilleur de moi-même. C’est ce que j’ai tâché de faire, tout au long de mon mandat, qui aura été marqué par des épisodes combien importants de l’histoire d’amitié franco-camerounaise :

  Lors de la visite du ministre Jean-Yves Le Drian, d’abord, en octobre 2019, qui aura duré trois jours et aura constitué un témoignage fort de l’attachement de la France au développement du Cameroun et de ses territoires : quel symbole en effet que celui du déplacement de notre ministre à Maroua, aux côtés des autorités locales et des populations de l’Extrême-Nord.

  La pandémie, ensuite, nous aura collectivement imposé de repenser nos méthodes pour maintenir un dialogue aussi étroit que possible, en dépit des restrictions sanitaires. La pandémie nous aura aussi imposé de faire face collectivement, et de nous montrer solidaires les uns des autres. Je suis à cet égard admiratif de ceux d’entre vous qui vous êtes portés en première ligne pour gérer la crise sanitaire, qu’il s’agisse des personnels soignants, comme de toutes les équipes qui ont sacrifié de leur temps pour organiser une campagne de prévention et de vaccination sans précédent dans cette Ambassade : du fond du cœur, merci !

  La force et l’étendue des liens unissant nos deux pays ont aussi été renforcées grâce à l’accélération des projets dans le domaine des arts, du patrimoine et de la culture. C’est avec fierté que j’ai participé à Paris, au début du mois de juillet, à la première saison culturelle du Cameroun, un évènement sans précédent au cours duquel vos arts, vos cultures et vos traditions ont été mis à l’honneur dans toute la capitale française. Et que dire de l’exposition « sur les routes des chefferies du Cameroun », en place du 5 avril au 17 juillet au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Par cette exposition, le Cameroun a partagé avec la France un patrimoine unique, historique et vivant.

  La coopération entre nos deux pays s’est aussi enrichie, au cours des trois dernières années, pour le développement, local, rural et urbain. Grâce à l’AFD, notamment, dont le Directeur général Rémi Rioux est venu à Yaoundé en février, les villes de Dschang, Bafoussam et Bertoua ont été transformées. La seconde phase du programme va être lancée, au bénéfice des villes de Maroua et Bamenda. Le programme « Yaoundé Cœur de Ville » doit aussi se traduire par des aménagements structurants dans la capitale, et une mobilité urbaine repensée.

  La force de la relation franco-camerounaise, ce sont également les près de 200 entreprises et filiales de sociétés françaises implantées au Cameroun, et au moins autant d’entreprises locales créées par des Français au Cameroun, qui contribuent environ 15 000 emplois directs sur le territoire camerounais. Au cours des trois dernières années, j’ai eu plus d’une fois l’occasion de me féliciter auprès de ces entreprises, comme des investisseurs français, de l’attractivité du Cameroun, terre de potentiels, où la société civile se distingue par son haut niveau de qualification et d’éducation. Nous devons encore, collectivement, travailler à renforcer l’attractivité du pays, et accroître la confiance des investisseurs français dans le climat des affaires. Car on le sait tous, ici, les gens aiment trop le gombo (l’argent)…

Enfin, j’aurais eu le privilège de terminer ma mission en organisant ce qui est toujours une étape clé dans le développement et le renforcement de la coopération entre deux pays : la visite officielle du président de la République française au Cameroun. Cela faisait près de 20 ans qu’un Président de la République française n’avait pas passé autant de temps dans ce beau pays. Une visite là encore riche, au cours de laquelle le président a confirmé l’importance des liens d’amitié et de confiance qui nous unissent, et notre engagement à soutenir la décentralisation, en tant qu’une des réponses politiques à la résolution de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Il est temps que la paix et la stabilité reviennent dans ces régions, et que les armes s’y taisent enfin définitivement. Cela a trop duré, c’est un ami du Cameroun qui vous le dit.

  Au cours de sa visite, le président a également approfondi les échanges qu’il avait initiés avec la jeunesse camerounaise lors du Nouveau Sommet Afrique-France, en octobre 2021, jeunesse dont vous savez qu’elle m’impressionne par son enthousiasme, sa proactivité, comme sa capacité à se structurer. C’est ainsi un Conseil formé par la jeunesse camerounaise, de sa propre initiative, qui co-organisera un forum régional sur le Dialogue Europe-Afrique en décembre prochain, à Yaoundé. Cette initiative est à ce jour unique en Afrique.

  Dernier grand engagement pris par le président de la République : l’établissement, dans les prochaines semaines, d’une commission conjointe d’historiens, camerounais et français, qui aura pour mission de travailler sur les évènements du passé, notamment au moment des indépendances du Cameroun. Le président de la République française a à cet effet pris l’engagement solennel d’ouvrir nos archives en totalité à ce groupe d’historiens conjoint. Il s’agit de cadencer les prochaines années avec de vraies réalisations, et un retour sur ces travaux. A terme, il s’agit bien d’établir factuellement les éventuelles responsabilités de chacun. Reconstitution, reconnaissance, et réconciliation des mémoires : c’est dans la droite ligne de cette démarche que j’ai participé le 13 septembre dernier à l’inauguration du monument à la mémoire de Ruben Um Nyobé, à Boumnyebel.

Le fil conducteur de toutes ces étapes clés de notre coopération bilatérale, dont j’ai été un acteur en même temps qu’un témoin privilégié, aura été l’impératif d’humanité, la recherche de la proximité, la connexion constante au réel.

Et quoi de mieux, pour cela, que la Petite Reine ? Permettez-moi de rappeler que le vélo tient ce surnom de la reine Wilhelmine des Pays-Bas qui, à partir de 1890, avait pris l’habitude de parcourir le pays à bicyclette, jusqu’en 1948. Car pour elle, rien ne valait mieux qu’une promenade à vélo pour appréhender les aspirations, les appréhensions, parfois les récriminations, dans les territoires. C’est l’essence-même du vélo que de se faire le témoin direct des réalités de terrain. J’ai par exemple été frappé de voir maniée la langue française, d’un point à l’autre du Cameroun, avec tant d’agilité et de vivacité. Et c’est au cours de ces tournées cyclistes que j’ai appris à faroter !

Aussi, suis-je extrêmement fier d’avoir parcouru le Cameroun, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, sur des milliers de kilomètres, pour ressentir le sentiment populaire à l’endroit de la France. Le vrai. Pas celui véhiculé par certains détracteurs médiatiques qui ont pour objectif de fragiliser la relation franco-camerounaise. A ceux-là, je dis : déposez-nous, car la France et le Cameroun c’est jusqu’à la gare ! Et puisque j’évoque les mercenaires de la désinformation, je me permettrais sous forme de parenthèse un dernier conseil à tous, fruit de mon expérience ici : recoupez, recoupez encore, recoupez toujours les informations qui vous sont partagées, tant les vérités peuvent être conjuguées au pluriel.

C’est au cours de mes virées cyclistes que j’ai été frappé par l’inoxydable générosité et hospitalité des Camerounaises et des Camerounais.

Mes tournées cyclistes, comme tant d’autres projets dimensionnants et actions de coopération mis sur pied au cours des trois dernières années, j’en suis fier. Et j’en suis fier, notamment parce que ce sont le dévouement et l’intelligence collective de tous les agents de cette Ambassade qui ont permis leur réalisation. A vous tous, aussi présents ce soir, je vous dis merci, du fond du cœur, et à bientôt.

Excellences, Honorables, Mesdames et Messieurs, chers Amis,

Enfin, et pour conclure, vous comprendrez qu’au terme de trois années riches au Cameroun, je porte un regard ému, déjà nostalgique, mais toujours plein d’espoir, sur ce pays où ni les talents, ni les bonnes volontés, ni le sens du collectif ne manquent. Comme on dit ici, le wat rentre en mbeng (le blanc rentre en France), mais on est ensemble !

Je vous remercie de votre attention.

Vive l’amitié franco-camerounaise ! Vive le Cameroun ! Vive la France !

Auteur:
Mathieu TCHITCHOUA
 @T_B_D
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